MastŽrisation des Concours pour lĠEnseignement secondaire : lĠŽpilogue Italien

Un aperu des dŽrives de la reforme Darcos

C. Murolo

MCF - Centre de MathŽmatique Informatique UniversitŽ de Provence  - 1-04-09

[nĠappartenant ˆ aucun courant politique, aucun syndicat ]

http://www.cmi.univ-mrs.fr/~murolo/UF/Derives.pdf

 

 

Le modle de parcours pour le recrutement des professeur du secondaire proposŽ par X. Darcos

est trs similaire au modle en fonction en Italie entre 1980-2000 qui conjuguait Capes et AgrŽgation en un concours unique (de difficultŽ intermŽdiaire) ˆ passer aprs 4 ou 5 ans d'Žtudes universitaires (comme dans la rŽforme Darcos).

 

Les consŽquences dĠun tel systme ont donc dŽjˆ bien ŽtŽ observŽes en Italie depuis les annŽes 80 et cĠest donc de celles-ci dont on va parler.

 

PrŽcisons d'abord que la rŽussite ˆ un concours dŽjˆ en 1980 ne dŽbouchait pas forcŽment sur lĠattribution dĠun poste d'Enseignant.

Les laurŽats du concours nĠobtenant pas de poste Žtaient alors classŽs dans une  liste dĠattente dite Ôliste permanente (des profs habilitŽs)Ġ dŽposŽe au Rectorat (correspondante ˆ lĠANR : Agence Nationale de Remplacement prŽvue par Darcos : http://www.rtl.fr/fiche/110777/l-agence-nationale-de-remplacement-kezako.html ), le classement se faisant selon un nombre de points calculŽs (au dŽpart dĠaprs la note finale du Concours et) par la suite en tenant compte des diverses expŽriences dĠenseignement lors de remplacements ou vacations effectuŽes.

La note du concours Žtant fixŽe une fois pour toute, la seule manire dĠamŽliorer son classement Žtait dĠeffectuer des remplacements ou vacations (de 1 semaine ˆ 9 mois) pendant que dĠautres collgues n'en faisaient pas (ou pas assez) ; des raisons de refus peuvent tre lĠŽloignement par rapport au lieu de travail, la durŽe trop courte proposŽe Éetc

 

Ce systme a entra”nŽ le grossissement des listes permanentes d' attente et une situation de grande prŽcaritŽ. En voici les dŽrives les plus marquantes :

 

La 1re dŽrive naturelle a ŽtŽ que la pŽriode  lŽgale de tenue des concours, initialement prŽvue tous les deux ans, nĠa plus ŽtŽ respectŽe ; par exemple quand j'ai obtenu mon agrŽgation en Italie en 1986 le concours ne se tenait pas depuis 9 ans (1977) le concours qui a suivi mon recrutement s'est tenu encore 7 ans aprs en 1993 .....et ceci malgrŽ la LOI selon laquelle les concours devaient se faire tous les DEUX ans ... 

 

On peut alors imaginer les milliers de candidats, la "confusion" et les irrŽgularitŽs administratives

continues qui entouraient ces concours, qui malgrŽ tout Žtaient attendus comme des bouffŽes dĠoxygne ....

 

MalgrŽ la loi, lĠorientation ministŽrielle Žtait la suivante :

 Ç Si on ne veut pas crŽer de poste, pourquoi  faire des concours ? È 

"Pourquoi financer lĠorganisation de nouveaux concours quand il y a une longue liste dĠattente de "qualifiŽs reus prŽcŽdemment aux concours" prts ˆ faire des vacations, ce qui cožte alors beaucoup moins cher que des postes stables.... ? "

 

La rgle est alors devenue la prŽcaritŽ  avec ˆ chaque fois un ''recrutement sous contrat pour un certain nombre d'heures'' de ''vacations", ceci pendant que les meilleurs Žtudiants restaient en attente de concours Žventuels pendant des annŽes ou alors finissaient par se diriger vers dĠautres carrires.

 

La 2me dŽrive immŽdiate a ŽtŽ la "rŽgionalisation" du concours et des listes permanentes, due ˆ cette Žnorme armŽe de candidats, avec toutes les irrŽgularitŽs qui peuvent en dŽcouler ˆ savoir Ç nŽpotisme et clientŽlisme È : les murs du Rectorat Žtaient rŽgulirement tapissŽs de recours dŽposŽs par un professeur habilitŽ contre un autre, ce dernier ayant ŽtŽ appelŽ pour un remplacement alors quĠil possŽdait moins de points.

 

La 3me dŽrive, (la plus inattendue pour les futurs enseignants mais pas pour les partisans de la concurrence ˆ tout prix) a ŽtŽ que cette situation dĠenseignants en attente a favorisŽ la naissance dĠun grand nombre d'Žcoles privŽes  .... Expliquons dans les dŽtails ce pige infernal.

 

 Il est frŽquent quĠun enseignant en attente, aprs 2-3 ans d'inactivitŽ, pour essayer de mieux se placer dans la liste permanente des habilitŽs, accepte de travailler auprs d'une Žcole privŽe.

LĠEcole privŽe, bien quĠelle soit en partie financŽe par lĠEtat chaque annŽe, affirme ne pas pouvoir supporter le cožt dĠun enseignant comme cĠest encore le cas pour l'Ecole Publique.

Sous prŽtexte dĠoffrir des points elle nŽgocie alors le salaire de lĠenseignant embauchŽ :

la plupart du temps, le privŽ offre ˆ lĠenseignant dŽsespŽrŽ un salaire capable ˆ peine de couvrir ses frais de transport Žcole-maison. Ce poste nŽgociŽ selon la philosophie Ç Enseignement gratuit (ou presque) contre points È  devient  finalement un poste dĠenseignement reconductible lĠannŽe suivante. Cette pratique nĠa jamais scandalisŽ le Ministre ces dernires 20 annŽes.  http://partitodemocratico.gruppi.ilcannocchiale.it/?t=post&pid=2140142

 

Cette situation a concernŽ 50% de mes collgues et amis de cours de DEA.

Dans un tel climat de dŽsespoir, cette pratique est encore actuelle et contribue ˆ dŽvaluer totalement le mŽtier dĠenseignant. Les enseignants qui refusent de se soumettre ˆ cet asservissement   (soit les autres 50%, les mieux classŽs !) finissent par ne pas enseigner.

 

Cette situation perdure depuis plus de 30 ans et rgne encore souveraine en enrichissant de nombreux propriŽtaires d'Ecoles privŽes, lŽgalisant ainsi le travail au noir, mŽprisant les mŽrites et le travail des individus en permettant lĠaccs plus rapide ˆ lĠenseignement au moins compŽtent  et en condamnant les plus douŽs ˆ lĠinactivitŽ.

 

Le dernier concours en Italie sĠest tenu en 1999 É .

Nous avons, donc, avec lĠexpŽrience italienne un aperu des dŽrives engendrŽes par une rŽforme de Masterisation associŽe ˆ une Agence Nationale de Remplacement (ANR)

 

En 2000 avec lĠarrivŽe du 3-5-8 (LMD franais selon la dŽclaration de Bologne) les rgles ont soi-disant changŽes É. Voyons comment :

 Les concours dŽjˆ peu frŽquents, trop cožteux et chaotiques ont ŽtŽ dŽfinitivement supprimŽs.

Ils ont ŽtŽ remplacŽs par deux annŽes supplŽmentaires de formation dipl™mante avec examen final (donc : Master2 + 2 ans = bac + 7 ans ). A lĠissue de ces 2 ans de formations dits de SSIS (Scuola di Specializzazione per  Insegnamento Secondario), on acquiert le droit dĠtre inscrits dans les listes dĠhabilitŽs et de travailler (plus ou moins) gratuitement pour le privŽ.

 

De plus, ces deux annŽes sont payantes, lĠŽtudiant paye des droits dĠinscription de 1600Û /an, (ce qui en comptant 11.000 inscrits/an assure au Ministre un butin de 17,6 Million Û /an) qui avec les autres taxes et livres deviennent 2500Û/an, tout cela seulement pour espŽrer de figurer dans des listes qui ne garantissent rien (mis ˆ part lĠexploitation par le privŽ !).

En fait ce dipl™me remplaant le concours (obtenu au niveau bac + 7 ans) donne quelques chances de rentrer dans le public seulement aprs la quarantaine.

 

Ces cours SSIS dipl™mants dans le mŽtier de lĠenseignement se sont tenus de 2000 ˆ 2009 mais pour  2010 le ministre les a suspendus et a verrouillŽ les listes permanentes de profs habilitŽs.

 

Morale de lĠhistoire :  dans la pŽriode 2000-2010 qui a suivi la Masterisation-Italienne le Ministre a rŽussi ˆ Ç vendre È le droit dĠaccs ˆ la liste dĠenseignement quĠon dŽlivrait avant par rŽussite au concours contre deux ans dĠŽtudes payantes supplŽmentaires ˆ chaque candidat soit une rente de 3200Û par candidat.

De plus, il faut prŽciser que le taux de rŽussite pour ce dipl™me est de seulement 20%.

 

Description de la situation Finale (30 aprs la masterisation)

Dans un rapport prŽsentŽ ˆ Rome le 11 fŽvrier 2009 (par la Fondation Agnelli) http://www.unimagazine.it/index.php/it/nazionale/prima_pagina/attualita/5621_prof_italiani_i_piu_vecchi_d_europa

sur la situation de lĠEcole Secondaire en Italie on explique comment depuis la suppression des concours dans les Žcoles lĠ‰ge moyen des Enseignants ayant un poste a explosŽ :

 

Ç LĠEcole Italienne a fait les cheveux gris ou mme blancs : lĠ‰ge moyen de professeurs pour leur premier poste stable a presque doublŽ et nous avons les profs les plus vieux dĠEurope È

 

 La situation pour le futur est bloquŽe, avec les Ecoles de SpŽcialistation SSIS fermŽes,

les concours supprimŽs, et les vieilles listes dĠattente des profs habilitŽs verrouillŽes :

nous sommes ainsi en train de perdre toute une gŽnŽration dĠenseignants È

 

(et jĠajouterais) surtout on a bouleversŽ et ŽtouffŽ la vie dĠune gŽnŽration entire de jeunes.

 

              Depuis 1999,  lĠ‰ge moyen des enseignants sĠest ŽlŽvŽ de 4 ans : il est ˆ prŽsent de 50 ans.

Ç Environ 13,7% de nouveaux profs a 50-60 ans et 1,2 (dĠentre eux) a plus de 60 ans :

Il pourrait prendre sa retraite tout de suite aprs avoir eu son poste. È

 

              LĠ ‰ge moyen des profs est passŽ :

              Dans la maternelle dans les derniers 10 ans de 44,1 ˆ  48,6 ans

              Dans le CP-CM (ŽlŽmentaire) est passŽ de   44,2  ˆ  47,7 ans;

              Dans le collge de 47,7 ˆ  51,0  ans

              Dans les lycŽes de 46,1  ˆ  50,4 ans.

 

              Au total de 1998 ˆ 2008 on est passŽ dĠun ‰ge moyen de 45,7 ˆ 49,4  ans..

 

Les professeurs ayant plus de 50 ans sont : 55% en Italie contre : 47%  en Allemagne,  32% en  Grande Bretagne, 30%  en France et  28% en Espagne

 

De plus pour 2009-10 une nouvelle supprŽssion de 37.000 postes ˆ ŽtŽ annoncŽe par le Ministre.

Sur le quotidien La Repubblica, (article de S. Intravaia, Dossier : Ecole & Jeunes ) http://www.repubblica.it/2009/03/sezioni/scuola_e_universita/servizi/scuola-2009-10/piano-tagli-scuola/piano-tagli-scuola.html

on peut lire :

 

Voici les nombres officiels du Ministre de lĠEducation secondaire : disparition de 2 postes sur 3

37 mille postes de titulaire seront supprimŽs dont plus que la moitiŽ au MŽridion.

La plus pŽnalisŽe sera lĠEcole CP-CM qui perdra 15.541 titulaires (le 10%).

 

Cette manouevre sera rŽalisŽe en augmentant les heures hebdomadaires des enseignants titulaires et les Žffectifs des classes portŽs ˆ 30 Žtudaints /classe. Elle privera de lĠenseignement tous les non-titulaires, remplaants et vacatairs (dipl™mŽs SSIS).

 

Or sans vouloir insister sur les consŽquences dŽsastreuses dĠun tel systme dĠaccs ˆ lĠenseignement on peut au moins rappeler que dans une condition de prŽcaritŽ similaire :

 

1)       LĠaccs ˆ la propriŽtŽ devient un rve rŽservŽ aux plus aisŽs de  par leur naissance.

      Les banques ne concdent aucun prt pour financer lĠachat dĠun appartement (mme petit).

 

2) Fonder une famille devient une responsabilitŽ trs difficile ˆ assumer. Ceci explique les  fameux jeunes-vieux italiens restant chez leurs parents jusquĠ ˆ 35 ans et plus

 

3) Beaucoup de familles jeunes sont maintenues par les retraites des grands parents.

 

4) Bac + 7 ans (ou plus) pour accŽder ˆ une liste dĠattente ou bien travailler gratuitement (ou presque) pour le privŽ.  Ensuite mme plus ceci (verrouillage des listes).

 

5) Les r™les dĠŽducation de la sociŽtŽ et de transmission du savoir sont confiŽs ˆ des enseignants ‰gŽs, usŽs par leur parcours, gagnŽs par la dŽmotivation, la dŽtresse, la fatigue la frustration É. Pendant ce temps les plus jeunes et motivŽs sont condamnŽs ˆ lĠinactivitŽ

 

Ce sont des dŽrglements sociaux Žxtrmement graves

             

              Les questions suivantes sĠimposent :                                                   

 

              Quel futur pour ce prototype de recrutement et dĠEcole ?

 

              Est-ce cette Ecole est destinŽe ˆ tre dŽfinitivement remplacŽe par les Ecoles privŽes ?

 

              Etait ce bien  (peut tre) le vŽritable but fixŽ ds le dŽpart ?

 

              Quel futur pour une telle sociŽtŽ ?