12 Février 2006
Arrivée de la Transjurassienne




Chaux-Neuve, Petite-Chaux et Mouthe se succèdent dans l'enfilade de douces bosses glabres d'albâtre et d'altitude. Ce pays ondulé par l'érosion glaciaire annonce, en amont, dans une zone de cols indécis, la Vallée naissante du Doubs, ses jeunes méandres, ses tourbières anciennes, et Mouthe la polaire, ceinte en son blotissoir austère, le Risoux Nord qui étend son vaste labyrinthe jusqu'à la magique Vallée de Joux.

Et sans aucune autre pensée que celle des gestes, toutes ces ondulations défilent indéfiniment entre nos spatules de skieurs, nous glissons, nous labourons légèrement les flocons tassés par les précédents coureurs, la neige caresse nos semelles, elle use nos cires, elle crisse aussi, et nos jambes faibles, lourdes, crampées, vidées, mortes, nos deux belles amantes terriennes adorées souffrent et se languissent : encore et encore, il leur faut écraser encore le tapis finement damé afin de propulser notre lourde masse vers le point ultime de l'arrivée.

Les chalets se gorgeant de chaleur solaire passent à gauche comme des étoiles filantes, et ce grand coureur fou et imprévisible n'ose plus, à ce moment, fantasmer d'une double Transjurassienne reparcourue en sens inverse après l'arrivée, il lui faut  —  c'est sûr !  —  rapidement stopper cette répétition interminable de gestes.

Une douce fourrure orangée attend peut-être sur le bord de la piste, sans doute chauffe-t-elle la piste de son ardeur et applaudit-elle en son sein chaque oiseau des neiges. Valentine attend-elle Valentin en son âme, en son lointain ?

Et puis enfin, arrivent la chicane et le fameux saut de Mouthe, là où la piste s'effondre tangentiellement à la route vers un jeune sapin entouré de faibles hêtres : le spectre de Simon de Crécy surgit, c'est la grande ouverture meuthiarde et marécageuse que les sapins barbus ne sont jamais parvenus à coloniser, on voit l'arrivée, la combe, ses banderoles éphémères et ses écharpes muticolores.

Ici s'exprime le rêve d'accomplissement, le public nous entoure au bord de la piste, il s'agite, posté depuis cinq cent mètres avant l'ultime ligne, non loin de l'ancien poste de douane, il est libre d'embrasser chaque mouvement de chaque skieur, libre d'applaudir, libre d'exprimer l'admiration d'un instant, libre d'aimer et de communier avec tous les transjurassiens !