[Marseille--Besançon, 15 Juin--11 Juillet 2001. Version 1]
 

La capture de l'écriture pamphlétaire : Feu sur le nouvel ordre cyber-mercantile ! Place aux éruptions conceptuelles !
Gilles Châtelet ou
le choix aigu de l'universalité par l'amplification de la singularité


 
 

Table des matières :

 
 

§1. Personalia, melancholia 1.

§2. Le pouvoir d'évocation péremptoire de la mobilité et des motricités 14.

§3. Ambiguïtés et impuissances de la philosophie des sciences 21.

§4. Le puisatier de la crispation et de l'exaspération 36.

§5. Topologie rhétorique du discours pamphlétaire 39.

§6. Vivre et penser comme des porcs : brûlots et dispositifs de perforation 50.

§7. L'écriture-catapulte ou le travail d'artificier littéraire73.

§8. L'héroïsme du quelconque ou la soif de l'orchidée sur la corniche76.
 
 
 
 

Ma manière de convaincre consiste à accumuler des éléments

de chimie conceptuelle jusqu'à toucher la limite de

l'explosion, je cherche une philosophie explosive.

Gilles Châtelet. Mettre la main à quelle pâte, p. 22.

§1. Personalia, melancholia

Cette royauté sensible qui s'étend sur tous les domaines de mon esprit

et qui tient ainsi dans une gerbe de rayons  à portée de la main.

André Breton, L'Amour Fou, Gallimard, collection Folio, 1984, p. 17.

1.1. Circonstances obscures.

Au diable l'existence prédatrice ! Le décès charnel de Gilles Châtelet survint au printemps 1999 après une longue période de dépression mentale et de décrépitude physique à laquelle nul d'entre nous n'aura été assez sensible pour le secourir durablement. Détresse absolue par trop diaphane mais imperceptible ! Fragile biréfringence de la personnalité ! Maudits cerceaux d'épines empoisonnées qui vrillent sur nos têtes !

C'est par un jour imprécis du début du mois de juin, dans son appartement qui avait déjà été le théâtre du suicide -- si lourd de conséquences sentimentales -- de son ami Béla-Andréas Hentsch, que Gilles Châtelet disparaît par mort violente1. Il n'avait pas (assez) exercé au préalable sur ses proches le chantage du désespoir. Pour lui, l'être dont on peut être le plus proche lorsque l'on est sentimental s'était lentement résorbé dans une définitive absence qui condamne à la solitude et prive des plaisirs du partage et du partage du plaisir. Ce n'est pas chez une ``petite frappe'' que l'on peut retrouver un sentiment amoureux qui a disparu, mais qui eût pu lui offrir à cette époque-là  une affection salvatrice ?

Depuis six mois, il était puissamment envahi par une nouvelle dépression -- c'était une insoutenable décélération spirituelle. Et quel contraste avec la période exaltante de la célébrité littéraire que Vivre et penser comme des porcs avait déclenchée ! Lassé, malheureusement pour nous, et sans se souvenir combien son entourage tenait à lui, il a donc tenu cette parole qu'il avait confiée de manière lointaine peu de temps avant son geste fatal à un ami : ``J'aurai une mort non triviale''. Et c'est par une vestale du septième cercle de l'Enfer de Dante (deuxième giron, cf. §1.4 infra) que j'appris la douloureuse nouvelle d'une manière qui m'apparut trop plate sur le coup : Charon, le passeur du Styx, avait fait son office et un colloque en l'honneur du penseur disparu -- par deux fois reporté on ne sait pourquoi -- allait, avant qu'il ne soit trop tard, prétendre prendre des relais.

Est-ce jeune de désespoir, trop jeune dans son âme, qu'on se suicide ? Pour sûr, Gilles Châtelet appartenait à cette élite foudroyante des penseurs toujours jeunes. Est-ce vaincu par l'absurde qui tournoie et qui fourmille, lassé de jeter un regard sur le monde de l'imposture, vaincu par épuisement à force de salves que canonne son l o g oV p o l µik oV, dérouté par la superfluididité carnavalesque du monde, horripilé par la superficialité des cyber-ectasiés, exaspéré par la moyenno-cratie politique des élites de l'audimat ? Pas de questions aussi dérisoires, mylord...  S'il y a une seule chose qu'il est digne de croire le concernant, c'est qu'il ne s'est pas donné la mort par faiblesse devant l'adversité mais parce qu'il s'était forgé de la vie une idée très exigeante2.

Pas de doute : la mort terrestre est trop sûre de la violence, de l'exactitude et de l'irréversibilité de son fait. Elle n'est haïssable que par cet éclat de saxifrage qui éventre l'``héroïsme du quelconque'' et y substitue la niaise platitude de ceux qui demeurent et possèdent quelques rubis au trésor de la Pensée. Ceux-là se prévalent aisément de l'immortalité de l'oeuvre orpheline. La mort du génie, sans universalité, sabote des dispositifs entiers d'amplification que la postérité laborieuse et de bonne volonté travaille ensuite à la herse.

Ah !, mais disons-le sincèrement : quelle tristesse d'apprendre que le mathématicien-métaphysicien-philosophe génial a décidé d'étouffer sa propre flamme ! Quand l'âme cruelle à son apogée se sépare du corps dont elle s'est elle-même arrachée, c'est une trahison nuptiale !

1.2. Interprétations paresseuses.

En tout cas, refusons catégoriquement la thèse du geste ultime comme stratagème énigmatique offert à nos interprétations prédatrices. Qui ose cette incongruïté ? N'est-ce pas vous qui êtes aveugles sur la mer ? Ah !, la belle solution de facilité qui nous scotche encore à nos impuissances spontanées et à nos ``gnangnanteries'' de petit élève sempiternel et impénitent. Gilles Châtelet aurait-il stratégiquement calculé le destin de sa postérité avoisinante, sabrant son acmé et son enthousiasme dialogique ? Aurait-il mis fin à ses jours parce qu'il n'avait plus d``idées'' et qu'il se sentait stérile ? Serait-ce donc précisément par une sorte d'ultime stratagème héroïque que Châtelet aurait anéanti sa  mobilité spirituelle, celle qu'il avait le plus mise en jeu et par laquelle il fascinait ? Aurait-il agi comme toute célébrité académisante, capitalisant par avance les effets mythifiants de son chant du cygne ? Trop facile pour expédier les commentaires ! Ne donnons pas à cette rencontre3  un goût amer de funérailles intellectuelles.

Un vendredi soir de novembre 1994, j'appris de même la mort d'un historien de la technique, homme qui avait conservé, semble-t-il le silence des ambitions nobles sur son visage. Disparu par crise cardiaque ou par suicide, je n'en sus jamais plus, et le reste m'est inconnu. Le résidu sulfurique du désespoir romantico-philosophique qui taraude a-t-il vraiment la peau de tant de philosophes d'âge mûr ?
1.3. Impulsions dialogiques. En tout cas, malgré sa maladie, avant sa disparition, Gilles Châtelet pétillait toujours de malice et d'intelligence. Chez lui, l'excitation était une respiration, un ahanement compulsif qui inventait des trémolos inattendus. Il avait l'art de mettre immédiatement ses interlocuteurs sur des charbons ardents. Et l'homme mûr aurait pu exaspérer encore longtemps toutes sortes d'émules, agacés de le voir caracoler en tête dans les disputes. Ce polémiste jubilatoire, qui savait passer d'un registre à l'autre avec virtuosité, qui s'intéressait aussi bien à l'art napoléonien de la guerre qu'aux finesses de l'argumentation maxwellienne, qui érigeait en principe la production de ses textes au compte-goutte, savait bander prestement les ressorts de ses méninges pour damer le pion immédiatement à tous ses interlocuteurs. Convaincu que la pensée se joue à l'instinct de chasse, l'homme montrait à qui ne l'avait pas compris comment bondir sur sa proie. Toute sa personne magnifiait l'impulsion dans ce qu'elle a de plus désirable.

Et quelle accélération dans son écriture foisonnante à l'approche de l'Hadès ! Et qu'il fut privilégié, celui à qui suffisait l'éloquence du quelconque pour détruire les connexions par lesquelles se transmet l'évidence de la résignation4 !

1.4. La forêt des suicidés.

On sait que La Divine Comédie de Dante5  a joué le rôle de modèle, de pôle de référence pour la littérature poétique et romanesque du dix-neuvième siècle, depuis Balzac (La comédie humaine), à Baudelaire, Nerval, Maupassant, Lautréamont et jusqu'à Proust. La fascination pour le livre L'Enfer provient de ce qu'il réactive tout le questionnement sur le problème du Mal d'une manière inégalée grâce à l'allégorie. D'un regard neutre, on peut ouvrir ce livre comme un dictionnaire phosphorescent du mal dans l'univers : l'invention poétique du style y est d'une précision concrète et d'un raffinement métaphorique quasi-hallucinants.

Attardons-nous alors quelques instants dans le septième cercle (il y en a neuf), deuxième giron : celui des suicidés. Rappelons que le périple de Dante, commence au mileu du chemin de sa vie dans une forêt obscure car la voie droite était perdue. Au pied d'une haute colline, sur une plage déserte, Dante entrevoit une cime ensoleillée, les épaules vêtues déjà par les rayons de la planète qui mène chacun droit par tous sentiers6. Il désire s'y rendre. Hélas, trois bêtes féroces obstruent son chemin : une panthère légère et très agile que recouvrait un pelage moucheté, puis un lion plein de faim enragée et enfin une louve qui paraissait dans sa maigreur chargée de toutes les envies et qui a plus faim qu'avant quand elle est repue.

Au moment où Dante, repoussé par ces carnassiers, saisi par la peur, s'apprête à glisser vers le bas lieu, là où le soleil se tait, le poète Virgile, grand sage, qui répand si grand fleuve de langage, lumière et honneur de tous les poètes, apparaît dans une ombre affaiblie. ``Tu es mon maître et mon auteur, tu es le seul où j'ai puisé le beau style qui m'a fait honneur'' s'exclame Dante qui sollicite de l'aide.

Virgile propose de le sortir de ce mauvais pas, mais il n'y a pas le choix, pour atteindre la colline, il leur faudra passer d'abord par le gigantesque entonnoir de l'Enfer, il leur faudra passer par tous les cercles, jusqu'au neuvième cercle, où règne l'empereur du règne de la douleur, Lucifer, géant à trois faces sortant à mi-poitrine de la glace, qui dévore les traîtres suprêmes dans un univers gelé. Alors commence le fameux périple de Dante et Virgile.

Après avoir visité le Vestibule de l'Enfer, le premier cercle des Limbes, les cercles des luxurieux, des avares et prodigues, des gourmands, des coléreux, des hérétiques, et aussi le septième cercle, premier giron, où sont rassemblés ceux qui ont été violents contre leur prochain, Dante et Virgile pénètrent alors dans le deuxième giron où sont châtiés ceux qui ont été violents contre eux-mêmes, les dissipateurs, d'une part, lacérés par des chiennes courantes, noires et faméliques comme lévriers qui sortent de leurs chaînes7, et d'autre part les suicidés.

Les deux poètes pénètrent donc dans une forêt où les feuilles ne sont pas vertes, mais sombres comme l'humus, où les branches ne sont pas droites, mais nouées et tordues comme des vrilles, où des troncs déjetés se contorsionnent comme ces chênes nains, ces alisiers blancs et ces aubépines fracassées que l'on aperçoit en haut de ces falaises efflanquées qui sont inlassablement giflées par le vent. Cà et là sont perchées les affreuses Harpies, sortes de femmes-oiseaux hybrides qui ont de larges ailes, cou et visage humains, pieds griffus et un grand ventre emplumé. Forêt singulière ! Étranges hôtes !

Tout éperdu, Dante observe aux alentours, il écoute. Il perçoit de mystérieuses lamentations en bruit de fond, comme si gémissaient des êtres cachés derrières des buissons, mais il ne voit rien. Virgile lui dit : ``Casse une petite branche d'une de ces plantes et toutes tes pensées seront tronquées.'' Inocemment, Dante cueille alors un rameau d'une grande ronce.

Immédiatement, le tronc de la ronce devient alors tout noir de sang et de sève et s'écrie :

Pourquoi me brises-tu ? [...] Pourquoi me déchires-tu ? [...]

Nous fûmes hommes et nous sommes broussailles :

ta main devrait nous être plus bienveillante,

même si nous fûmes âmes de serpents.
 

C'est une âme qui s'exclame ! Comme un tison vert, brûlé à l'un des bouts, qui gémit par l'autre, et qui grince sous l'effet du vent qui s'échappe, ainsi du bois brisé sortaient à la fois des mots et du sang.

Mais qui sont ces buissons carnés et pourquoi parlent-ils ? Comment l'âme s'unit-elle à ces taillis, à ces épineux, à ces troncs noueux et vermoulus ? L'explication ne tarde pas à venir : c'est le vent soufflé par un grand arbre qui la donne :

Quand l'âme cruelle se sépare

du corps dont elle s'est elle-même arrachée,

Minos l'envoie à la septième fosse.

Elle tombe dans la forêt, sans choisir sa place,

mais au lieu où la fortune la jette,

là elle germe comme une graminée.

Elle devient tige et plante silvestre.
 

Et les Harpies avec leur bec féroce n'ont de cesse de lacérer le ramage de ces végétaux dont elles se nourrissent, entretenant la souffrance et faisant des nids à la douleur !

1.5. La mort du mouvement.

Ainsi dans l'imaginaire de Dante, le suicidé qui a rompu le contrat qui le liait à son corps en mouvement, quitte-t-il le règne animal, il déchoit du règne animé au règne inanimé, du vivant mobile au vivant immobile, de la mobilité pure à l'immobilité végétale. C'est une sorte de punition ad hominem que la justice divine inflige à tous ceux qui se sont eux-mêmes privés de la vie animée. Puisque c'est par ta propre faute que tu ne peux plus te mouvoir et que tu as congédié ta mobilité pure, jamais plus tu ne pourras laisser danser librement tes membres dans l'air8 ! Et ton âme jamais, non jamais ne reprendra vie à travers tes gestes doués de pensée ! C'est comme si l'horizon mobile des sites virtuels du corps en germe de mouvement se trouvait d'un seul coup plaqué contre le glacis obscur du sol.

Voici donc ce que nous offre l'allégorie de la forêt des suicidés : le paradoxe de la cessation volontaire de toute mobilité, irrémédiable, irréversible. C'est la statique obligatoire, émasculant la dynamique du corps propre. Condamnée à une réincarnation dégradée, l'âme souffrira éternellement de ce manque à être du virtuel dont elle s'est rendue responsable. Nous reviendrons comme les autres vers nos dépouilles, mais nulle ne s'en revêtira, car il est injuste d'avoir ce que l'on jette. Dans cette forêt obscure, on traîne son corps figé, pendu à la ronce de son ombre hargneuse. Le mouvement du corps et de l'âme est bien le mystère sans recomposition sur lequel buttent la pensée et le concept.

Qu'il soit bien entendu que cet appel à l'allégorie n'est nullement motivé par un retour de la superstition ou par une moralisation quelconque avec des tendances mystiques inavouées9. L'allégorie est plus belle qu'une simple métaphore, aussi inouïe et difficile à construire que les métaphores scientifiques audacieuses de Maxwell, si chères à Gilles Châtelet ; stratagème poétique, l'allégorie aide le rêve à s'épanouir ; c'est un guide de bienveillance face aux énigmes, qui cependant ne se substitue jamais à une solution face à l'ouverture du questionnement philosophique et littéraire. Pour cela, laissons-la reposer en paix, maintenant.

1.6. La disparition scélérate.

D'ailleurs, avouons que la disqualification silencieuse et larvée de la poésie par les vestales sévères de la rationalité scientifico-philosophique nous révulse. Sois poète, écrivain, philosophe, jette-toi à corps perdu dans la pensée, si tu l'oses ! Et continuons les aveux : égoïstement aussi, j'enrage de ne pas avoir pu profiter assez par philia  de la mæstria  de Gilles Châtelet et je ne lui pardonnerai jamais d'avoir mis fin à ses jours : telle est l'unique intention morale qui doit se dessiner ici : le suicide, comme l'orphelinage, instaure une situation profondément injuste vis-à-vis des filiations.

Je parle ici en mon nom. Vingt-cinq ans de différence d'âge nous séparaient, certes, mais tant d'instincts guerriers et de complétudes intérieures nous rapprochaient et auraient pu se féconder réciproquement pendant de longues années ! Même s'imaginant réduit à une stérilité qui l'épouvantait, Gilles Châtelet aurait pu consacrer sa maturité à armer généreusement de singularité et d'héroïsme du quelconque quelques rares élus enthousiastes parmi une jeunesse de Robinsons entrés en résistance. Il ne l'a pas fait, il n'a pas pu le faire10. Il ne croyait peut-être pas non plus en l'importance de se constituer une descendance intellectuelle directe dans la nouvelle génération qui entre dans la force de l'âge et à laquelle j'appartiens.

1.7. Souvenirs d'imminence.

Je me souviens néanmoins de lui avoir confié une fois dans une brasserie près de la rue d'Ulm, par un oxymore quasi-incongru qui m'était venu à l'improviste, que j'étais un ``sanglier-poète''. Cette nature de fonceur brutal, d'autodidacte sauvage, de technicien de la durée dans la force, de coureur de collines qui recherche les extrêmes et se plaît à économiser les contacts avec les humains (comme les sangliers qui ne vivent maintenant plus que de nuit11), est contrebalancée par une foi sans limite dans l'authenticité du lyrisme poétique. Être insaisissable !

À ce moment, c'était comme si une bifurcation de Hopf entre deux singularités dynamiques venait de se produire entre nous deux : un rapprochement littéraire inattendu entre deux mathématiciens-philosophes venait de se produire, entre un bleu du flair et un artificier confirmé. On était là en pleine individuation de l'exception et partant, très loin du parisianisme arrogant qui nous entourait12 !

Auparavant, en Août 1997, lors d'une longue promenade où nous étions entre amis -- je voudrais signaler que les conditions climatiques et la visibilité étaient réellement exceptionnelles, ce jour là, et que jamais je n'ai revu les Alpes avec une telle transparence aérienne depuis les cimes jurassiennes ; immobile, au sommet, couché sur la pelouse, Gilles Châtelet avait longtemps contemplé seul la chaîne des Alpes -- nous sommes redescendus depuis les hautes crêtes du Jura, par ce qu'on appelle le balcon du Léman puisque c'est de là-haut que l'on peut observer le plus vaste des panoramas sur le lac et sur les Alpes, quelque part entre Genève et Bâle dans le Jura Suisse au-dessus de la Vallée de Joux, quelque part sur les hautes pelouses de celui qu'on appelle Mont Tendre, parce que son relief est le plus doux des hautes cimes, quelque part entre le col de Saint Cergue et le Col du Mollendruz au milieu des gentianes jaunes, c'est à ce moment-là, je m'en souviens, qu'il nous avait confié qu'il se sentait littéraire depuis l'adolescence et que l'orientation vers les mathématiques avait peut-être occulté sa vocation authentique.

1.8. Contiguïtés littéraires.

Le même jour, il nous a communiqué une première version provisoire de son ``manuscrit'' de son Vivre et penser comme des porcs -- qui n'avait pas encore de titre précis à cette époque, si je me souviens bien, et qu'il appelait simplement ``mon pamphlet''. Il avait bien insisté sur la confiance et l'honneur qu'il nous témoignait en faisant comprendre que seules trois ou quatre personnes pourraient jeter un oeil sur sa pensée avant qu'elle ne fût éditée et nous avait invités à faire des remarques.

Faire des remarques ! J'étais loin d'être en mesure de dire quoi que ce soit sur ce numéro de soliste ! Le manuscrit commençait par La soirée Rouge et Or du Palace. Je lui ai conseillé d'écire une introduction comme déclaration d'intention -- ce qui lui a peut-être donné l'idée d'incorporer l'Avertissement qui n'existait pas auparavant --  et d'étoffer le tout, rien de plus.

Alors lui, le mathématicien-philosophe diplômé d'économie et de physique, il était obsédé par le travail de l'écriture qui n'est pas un travail technique de mise à l'épreuve présentationnelle. Il a peu, très peu écrit et on pourrait faire un rapprochement approximatif de la syntaxe de son style avec celle de la phrase baudelairienne : rythme, mouvement, exactitude, originalité, certitude, plénitude. Dans une réunion de physiciens-mathématiciens-philosophes, il pourrait apparaître paradoxal de privilégier ce quatrième panneau dérobé du triptyque de son oeuvre : la littérature. Mais nous y reviendrons par la suite.

1.9. Le don de solitude.

Dans les annés qui ont précédé sa mort, Gilles Châtelet était obsédé avant tout par la dégradation inexorable de son corps, de sa force musculaire, de son apparence physique. Au printemps 1999, une opération à la lèvre programmée pour mi-juin l'effrayait tant qu'il en parlait à tout le monde, alors qu'elle semblait anodine. Bien sûr, il ne s'agissait pas du sida : Il est mort le lendemain du jour où on lui a dit qu'en dix ans le virus n'avait pas fait de progrès en lui. Bien sûr, tout en lui luttait coriacement et avec acharnement contre la désespérance et la désillusion. Mais les tyrannies et les risques de la jouissance, les risques de l'affection et du romantisme, et surtout les affres de la solitude, tout cela pesait trop lourd dans sa vie.

Les fées qui se sont penchées sur le berceau de l'enfant Gilles Châtelet lui ont sûrement octroyé ce très fameux et très dangereux don de solitude -- comme le proclamait avec ferveur et le décrivait avec tant de conviction Alexandre Grothendieck à la fin du fasicule O1 du Prélude en quatre mouvements des Récoltes et Semailles, ce testament mathématique inattendu qui fut écrit avec fougue plus de dix ans après son suicide mathématique :
 

  [Cette naïveté ou cette innocence] s'exprime par une propension (souvent peu appréciée par l'entourage) à regarder les choses par ses propres yeux, plutôt qu'à travers des lunettes brevetées, gracieusement offertes par quelque groupe humain plus ou moins vaste, investi d'autorité pour une raison ou une autre.
 

  Cette ``propension'', ou cette solitude intérieure, n'est pas le privilège d'une maturité, mais bien celui de l'enfance. C'est un don reçu en naissant, en même temps que la vie -- un don humble et redoutable. Un don souvent enfoui profond, que certains ont su conserver tant soit peu, ou retrouver peut-être...
 

  On peut l'appeler aussi le don de solitude.
 

Il est impossible d'évoquer pleinement ici les dimensions métaphysiques impliquées par ce souci de répondre absolument à l'injonction de tout penser par soi-même. La solitude dangereuse de la pensée créatrice entraîne presque automatiquement un destin douloureux et fatal. C'est une solitude mûrement réfléchie, préservée puis éblouissante et incandescente qui malheureusement se corrompt et devient délétère parce que les communautés intellectuelles prédatrices du génie se nourrissent des fragilités de la personne humaine et prétendent cerner l'universel là où le singulier l'a complètement dépassé.

Gilles Châtelet a-t-il été usé par une solitude intellectuelle, par la peur de la stérilité ou par le désarroi sentimental ? Mystère...  En tout cas, on pense à des morts brutales par maladie, par duel -- voici que ressurgissent les fantômes de Galois et d'Abel -- sans compter le trop fameux suicide mathématique annoncé de Grothendieck en 1970.

À la lecture des Récoltes et Semailles ou de Vivre et penser comme des porcs, on constate que ceux qui demeurent, monstres de stabilité malgré eux-mêmes, ne sont pas les plus puissants, ô syndrome incoercible de la bouteille à la mer. Comment ne pas s'empêcher d'éprouver le sentiment confus de s'éloigner de l'absolu alors même que ceux-là s'en rapprochaient ? À ceux d'entre nous qui sont encore en conquête !

La solitude assassine, c'est aussi celle de ``Gros Dégueulasse'', fameux personnage du dessinateur Jean-Marc Reiser, un provocateur grossier, célibataire, cynique, ``crado'' comme son nom l'indique, mais habité par une poésie du farfelu qui fait rire, c'est aussi ce personnage de bande dessinée universel par certains côtés qui d'un geste caractériel et imprévu, se saisit du tranchant d'une boîte de cassoulet ouverte et se saigne à mort à l'avant-bras. C'est l'explosion d'une singularité, laissant au sol seulement quelques taches coagulées de lactaires sanguins. Le suicide est bien le témoignage d'une défaite locale qui a résonné faiblement dans la topologie confuse de la société.

1.10. Pontifications colloquialles.

Or donc, ce geste courageux a été perpétré. Reste l'oeuvre, fourmillière de virtualités. Reste à en prendre possession. Tiens ! On se souviendra de ce mot d'auteur aphoristique écrit par Sartre et qui ouvre l'Idiot de la famille : On entre dans un mort comme dans un moulin.

Alors, suivons allègrement ces tour operators  philosophes qui nous convient à ces colloques ``entre amis'' sur la pensée des ``célébrités''. Par ici la visite ! Voyez, c'est ici qu'on apprend comment on se donne l'impression de jouer aussi dans la cour des grands !

Et puisqu'il est tellement évident que la provocation spontanée par quolibets et feux follets d'écriture n'est pas le fait des pontifications colloquiales13, tu me pardonneras, très cher défunt Gilles Châtelet, je l'espère, de participer moi aussi à une prédation minutieusement orchestrée par l'académisme paradoxal de certains qui se prétendent les plus provocateurs et les plus résistants.

1.11. Alliances et invocations.

Ô, cher ami Gilles Châtelet, hôte quasiment virtuel et prématurément disparu, ce texte est consacré à ta mémoire et au peu de souvenirs dont je suis riche te concernant. À toi qui sus secréter tout un arsenal d'impulsions conceptuelles ; à toi qui te préparais méthodiquement à te métamorphoser en bombe vivante pour exploser dans les assemblées, dans les colloques et dans les séminaires ! À toi, maître rigoureux ès  provocation, accélérateur de mouvement conceptuel et artificier de la pensée, je dédie ces modestes analyses de lecteur sauvage.

Soyons dorénavant ton émule fugitif, puisque c'est le seul contact que ton oeuvre tolère ! Et que reviennent sur l'arène les jeunes loups carnassiers pourfendeurs solitaires des sottisiers miteux d'une certaine épistémologie impuissante !

1.12. Utinam.

J'ai peu connu Gilles Châtelet. Après une nomination au CNRS à Marseille, je l'ai peut-être rencontré en privé six ou sept fois, toujours après avoir convenu par téléphone d'un rendez-vous, pour tenter d'approfondir notre attirance intellectuelle réciproque qui en demeurait, par l'emprise d'une froideur qui me dépasse, et par une certaine retenue qui entretenait une distance élégante, à d'agréables échanges liminaires qui attendaient avec douceur de s'approfondir.

Il n'y eut, hélas, aucune rencontre entre nous durant la dramatique première moitié de l'année 1999. Je le croyais toujours euphorique de sa célébrité. Et pourtant certains appels téléphoniques, parfois alarmants, préparaient, difficilement, un éventuel séjour de reconstitution en Franche-Comté en Mai-Juin 1999.

La connivence entrevue n'a donc pas pu se déployer dans de puissantes incitations à oeuvrer, comme je me l'imaginais à long terme. Je savais que Gilles Châtelet avait fréquenté Deleuze, qui l'avait tant éclairé sur le dépassement de soi-même par la pensée.

Au moins, avions-nous en commun cette double formation de mathématicien-philosophe, cette sensibilité métaphysique, cet instinct impulsif, cette liberté de ton, cette haine de la niaiserie, mais aussi le sens de l'aristocratie intellectuelle, la violence rhétorique, l'impériosité des certitudes éclairées, la violence infralinguistique, l'impulsivité, bref tous ces signes distinctifs qui font qu'un homme ``quelconque'' est racé -- qu'importent ses origines sociales et son institution de rattachement !

1.13. Avertissement.

L'impulsion liminaire de cette intervention en a d'ores et déjà montré la couleur : c'est la parole pamphlétaire qui est à l'honneur ici et qu'il faudra réaffirmer. Le plus grand hommage que l'on puisse faire à Gilles Châtelet décédé, c'est de rehausser en soi-même la fierté du spéculatif et de cultiver intérieurement le goût de la rhétorique. Dans son pamphlet extravagant, Gilles Châtelet avait inventé un nouveau genre d'orchestration éclectique du scientifico-satirico-burlesque qu'il charpente par une fantastique syntaxe du pilonnement. À nous de déchiffrer maintenant (voir §4, §5, §6 et §7 ci-dessous).

1.14. Remerciements.

Je remercie vivement Françoise de m'avoir secondé activement dans l'élaboration de cette contribution. C'est un plaisir pour moi de remercier les organisateurs du colloque d'avoir mis tant de soin à réaliser cette rencontre symbolique. J'espère que la volonté de poursuivre le geste spéculatif et politique de l'oeuvre de Gilles Châtelet aura une large audience parmi les nouvelles générations d'anti-cyber-Gédéons. J'espère aussi provoquer l'individuation de nouvelles orchidées de résistance dans notre si douillet et si stable Jurassic Park intellectuel.

1
 Ce n'est pas la maladie qui l'a détruit. Il été détruit à la mort de Béla. Béla était très malade, il allait mourir, il le savait. Il s'est suicidé en Août 1993 devant Gilles. Gilles avait un profond amour pour Béla ; sa vie avec lui avait été la partie la mieux construite de sa vie. Après sa mort, il a réussi à se reconstruire. Très douloureusement. Edwige Bourstyn-Châtelet, Commentaire de l'Écclésiaste, Travioles, no 2, Hiver 1999-2000, pp. 100--102.
2
 Dominique Lecourt, In memoriam, L'Aventure Humaine, no??, année ??, p. 107 (je n'ai pas la référence complète).
3
 Libération du geste et parti pris du visible ; Colloque autour de Gilles Châtelet (Collège International de Philosophie et École Normale Supérieure, Paris, 27, 28 & 29 Juin 2001).
4
 Expression de Gilles Châtelet, à propos de Vivre et penser comme des porcs, propos recueillis par Pascal Nouvel. L'Aventure humaine, ibidem, p. 113.
5
 Dante, La divine comédie, L'enfer, Chant I, passim infra en caractères sans sérif. Texte original ; traduction, introduction et notes de Jacqueline Risset, Flammarion, Paris, 1985.
6
 Le soleil était considéré comme une planète par les astronomes ptolémaïques.
7
 L'Enfer, Chant XIII, passim et idem infra.
8
 Avec ses mains qui voltigeaient, il arrivait souvent que Gilles Châtelet se métamorphose en chef d'orchestre inspiré, maître de la métaphore impromptue et des suscitements intuitifs, cf. les photographies tirées de l'émission Métropolis d'Arte qui lui a été consacrée, et que l'on peut voir page 81 de Travioles, no2, Hiver 1999-2000.
9
 Dans Les piètres penseurs (Flammarion, Paris, 1999), Dominique Lecourt fustige toute les pseudo-philosophies médiatiques, faibles moralismes de circonstance qui font circuler une idéologie du bonheur familial agrémentée de sentimentalisme amoureux peu lyrique et carrément plat, et que prônent de fort séduisants chevaliers-philosophes télégéniques totalement incapables de problématiser la question du mal politique parce qu'ils émasculent le travail de la pensée avec les tenailles de l'apitoyement-spectacle.
10
 Un temps pour enfanter : Gilles ne l'a pas fait. Mais il a créé -- une pensée, une oeuvre. C'est un enfantement. Edwige Bourstyn-Châtelet, Commentaire de l'Écclésiaste, Travioles, no2, Hiver 1999-2000, 100--102.
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 C'est bien pour cela qu'on en rencontre si rarement et qu'il faut s'aider de chiens de chasse pour les débusquer et les traquer de jour. Avec le renard et le chevreuil, le sanglier est la dernière bête sauvage à opposer une vraie résistance à l'extermination et au ``contrôle écologique'' des sociétés de chasse.
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 Je souhaiterais à cette occasion me ressouvenir de Julien Bonhomme et d'Olivier Druet, anciens élèves de l'ENS Ulm (promotion 1995, spécialités philosophie et mathématiques, respectivement). Ils ont disparu de la circulation -- on ne sait pas pourquoi -- peu de temps après le décès de Gilles Châtelet, alors que quelque chose d'amorcé aurait pu se continuer, comme si aucune structure ne pouvait supplanter le génie qu'il avait de rendre importants les concepts et les relations humaines. Il est clair que nous nous réjouissions de participer aux rencontres Pensée des sciences parce qu'il y avait Gilles Châtelet.
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 Il fallait bien créer l'adjectif, puisqu'il n'existait pas !