§8. L'héroïsme du quelconque ou la soif de l'orchidée
sur la corniche
La démocratie
ne se déduit pas d'une optimisation de possibles préexistants
mais surgit par le pari, infiniment plus
généreux et donc infiniment plus risqué,
d'une excellence des virtualités de la multitude et de l'aptitude
de celle-ci à la dispenser.
Gilles Châtelet, Mettre
la main à quelle pâte, p. 24.
Vivre et penser comme des porcs, p. 132.
8.1. Le risque des ambivalences.
L'épilogue1
de Vivre et penser comme des porcs hésite à s'achever
sur une note qui stimule la résistance et qui soit réellement
porteuse d'espérance. Pour l'avenir, les ambiguïtés
sont totales. Les forces de redressement sont d'ailleurs très indécises.
La parole se fait réservée et ténue. La construction
orchestrale et pamphlétaire d'une mythologie pour les vingt dernières
années s'achève.
C'est précisément cette alternative ironique entre le
début et la fin de l'histoire qui réactive
cette obsession purement métaphysique de Gilles Châtelet pour
les points d'indétermination. Le pessimisme profond se solde à
nouveau par un écartèlement paradoxal entre la vision crépusculaire
d'une société divisée entre le travail-corvée
de la survie et le travail-performance de la Surclasse. Au moment
où la mythologie s'achève, le penseur recule prudemment devant
la tentation prophétique.
Conséquence d'affections du système nerveux ou conséquence
incontrôlable de ses exigences de pensée, Gilles Châtelet
était constamment éreinté par des alternatives d'exaltation
et d'abattement. Cultivait-t-il la nostalgie d'une harmonie perdue, le
souvenir d'une temporalité mythique, se plaisait-il à l'évocation
complaisante ou fugace d'un âge d'or ? Il n'y a jamais chez lui l'évocation
nostalgique d'un règne absent des valeurs authentiques qui auraient
existé dans le passé.
Mais c'est encore la vision du Mal économique qui l'emporte.
C'est la société thermo-civile qui génère de
la fluidité, formidable machine à fabriquer des copies pseudo-conforme
de la réalité concrète et spirituelle. Les psychologies
mutilées de cyber-zombie pour la Surclasse prolifèrent comme
des méduses urticantes sur les côtes. Dernière révolution
en date, Internet promeut les techniques de mutilation et de désarticulation
du concept. L'électronisation définitive du langage et de
la pensée grignote inexorablement l'articulation patiente du concept.
8.2. Internet pénètre dans toutes les cervelles.
Internet, c'est magique. Le cyber-puceau qui s'initie au
rituel n'en croit pas ses yeux. Par la bénédiction d'un simple
clic, le voilà propulsé sur la home-page d'une start-up de
Taïwan spécialisée dans le commerce des boutons de chemise
ou sur le site du Ministère des affaires étrangères,
il peut goûter aux délices de surfer sur les pages du Monde
et imprimer gratuitement quantités d'articles qu'il jettera sur
la ``pile'' de textes qu'il ne lira jamais complètement, il apprend
rapidement à caqueter avec le fils d'un céréalier
de l'Idaho ou à déjouer les canulars qui circulent. Et comme
tout le monde, il entre sans aucun effort dans les premiers cercles de
l'Enfer sur Internet, de plus en plus bas, de plus en plus profond, plus
loin, plus sûr, plus près de la cyber-animalité...
8.3. Le troisième règne platonicien de l'imitation et de
la duplication.
L'électronisation mondiale de l'information ne signe-t-elle
pas la victoire définitive de la philosophie analytique sur la philosophie
de style continental ? Dorénavant, la toile mondiale généralise
les pratiques de la copie. Tout rebondit et prolifère sur le trempoline
géant du web comme s'il s'agissait de superbulles creuses qui pullulent.
C'est la forme obligatoire d'initiation à la sacro-sainte manipulation
du déclic. Le geste est enfin réduit à l'essentiel
: appuyer sur le bouton de la souris -- mais il faut un certain rythme
! Enfin, le morse est dépassé ! Nous vous l'avions dit, les
cerveaux seront des machines de Turing !
Le web inonde la planète de superficialité virtuelle pour
droguer les cyber-perfusés. Il faut d'ores et déjà
formater les cyber-embryons dès l'école pour les métamorphoser
en araignées prédatrices d'images et de textes, avides de
téléchargement.
8.4. Thèses sur Internet.
Aujourd'hui, les travaux d'encadrement personnel et de recherche
au lycée, à l'université en premier, et deuxième
cycle, c'est de la rigolage ! Tous les universitaires commencent déjà
à en faire les frais. Remplacez par exemple le tranquille examen
magistral par la rédaction d'un mémoire personnel. Pour ces
jeunes paresses nomades, la cyber-tentacule est alors une formidable anti-sèche.
Un simple clic, appuyer sur deux ou trois touches, naviguer dans la barre
de menu, faire quelques copier-coller, s'aider de quelques esclaves virtuels
iconisés sur le bureau de l'ordinateur, le tout encadré par
Microsoft Word -- bien sûr ! -- et ce sont de fabuleux mémoires
qui vous seront rendus par vos charmants étudiants, amusés
de vous voir stupéfait devant tant de travail et de qualité.
Bientôt, ce seront des thèses entières que l'on pourra
rédiger en ne se servant que de la touche Search sur Internet
! Le pouvoir magique des anti-sèches et du plagiat grimpe vertigineusement
! Ils sont scotchés, ridiculisés, les cancres classiques
! Pour confondre les tricheurs, il existe déjà des logiciels
de recherche qui chassent les sites internet d'où sont tirés
les copier-coller de tels ``mémoires'' -- mais à quoi bon
?
Dans l'univers zélé du virtuel auto-copiant, c'est la
puissance d'embrasement du collage électronique qui propulse le
bétail cognitif aux portes de la pensée clic en main.
8.5. Tyrannie de la dénonciation.
Abandonnons ici la web reality, ce qui constituera
peut-être le danger absolu pour la pensée ``continentale''
dans l'avenir. Car on s'aliène définitivement, à force
d'être la caisse de résonance aux moindres paradoxes de la
société thermo-civile. L'intellectuel ne pourra plus se contenter
de dénoncer indéfiniment la perte des valeurs, la tyrannie
de la vitesse, l'accélération de la guerre sociale, la perfusion
dromologique, etc. Ce serait sombrer dans le psittacisme. Le geste
de Gilles Châtelet (cf. §1) est respectable, mais il
faut résister par la vie, par la force et dans la durée.
Rien ni personne n'a le droit de proclamer que tel individu doit disparaître
parce qu'il est ``déphasé''.
On dirait que l'intellectuel a peur, qu'il se sent affaibli, que l'individualisme
de masse le nie, qu'il est condamné au triste sort des espèces
rares. Il est comme une orchidée assoiffée sur la corniche
du Causse Méjean et qui demande de l'eau. Pour lui, la biodiversité
intellectuelle est sévèrement menacée.
8.6. Nouveaux états de guerre, nouvelles formes de résistance
par l'individuation opiniâtre.
Mais au contraire, l'intellectuel devra tout d'abord être
un splendide clandestin. Il devra être attentif à l'individuation
personnelle et promouvoir des valeurs sûres qui ne sont pas marchandables
parce que non contrôlables et parfaitement insaisissables. Au contraire,
cessons de nous plaindre et
soyons insaisissables ! Aidons-nous
de l'anonymat merveilleux que procure l'illusion de l'uniformité
et du conformisme démocratique pour trahir silencieusement la propagande
du nouvel ordre cyber-mercantile. Il faut assumer l'éclatement et
l'arborescence de la pensée, accepter la confrontation avec le divers,
cultiver des forces de résistance à la niaiserie. Grâce
au travail-patience qui développe une amplification inouïe
de la liberté, il faut se se sentir légitimement supérieur
à ce qui est méprisable.
8.7. L'aristocratie invisible du champ de la pensée.
Comme Gilles Châtelet, réaffirmons que l'exaltation
doit être celle de la pensée. Si l'âge d'or existe,
c'est en nous qu'il faut le trouver. L'âge d'or, c'est celui de l'enthousiasme
à être, c'est celui de la capacité à construire
patiemment sa singularité. Si la société thermo-civile
nous cantonne dans les pacotilles de la diversité et des quant-à-soi,
sûre de nous anesthésier en nous installant dans le petit
nid douillet du confort généralisé, c'est à
nous d'être plus puissants, plus forts, c'est à nous de prendre
levier d'Archimède sur la société, car nous pouvons
être les prédateurs éclairés des biens qu'elle
produit pour amplifier nos possibles et propulser notre liberté
singulière dans le corps social. À nous de faire foisonner
l'exceptionnel dans les démocraties-marchés ! Le pari
de résistance, c'est aussi la force et la culture intérieure
de l'invincibilité symbolique. Tous les moyens sont permis pour
s'armer de pensée singulière.
Il faut aussi une détermination sans faille.
Hegel disait : ``Se jeter à corps perdu dans la pensée''2.
8.7. Épilogue proustien : invitation à la création
et nécessité de l'individuation pour la pensée.
Et c'est là, en effet, un des grands et
merveilleux caractères des beaux livres (et qui nous fera comprendre
le rôle à la fois essentiel et limité que la lecture
peut jouer dans notre vie spirituelle) que pour l'auteur ils pourraient
s'appeler ``Conclusions'' et pour le lecteur ``Incitations''. Nous sentons
très bien que notre sagesse commence où celle de l'auteur
finit, et nous voudrions qu'il nous donnât des réponses, quand
tout ce qu'il peut faire est de nous donner des désirs. Et ces désirs,
il ne peut les éveiller en nous qu'en nous faisant contempler la
beauté suprême à laquelle le dernier effort de son
art lui a permis d'atteindre. Mais par une loi singulière et d'ailleurs
providentielle de l'optique des esprits (loi qui signifie peut-être
que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que
nous devons la créer nous-mêmes), ce qui est le terme
de leur sagesse ne nous apparaît que comme le commencement de la
nôtre, de sorte que c'est au moment où ils nous ont dit tout
ce qu'ils pouvaient nous dire qu'ils font naître en nous le sentiment
qu'ils ne nous ont encore rien dit. D'ailleurs, si nous leur posons des
questions auxquelles ils ne peuvent pas répondre, nous leur demandons
aussi des réponses qui ne nous instruiraient pas. [...] Tel est
le prix de la lecture et son insuffisance. C'est donner un trop grand rôle
à ce qui n'est qu'une initiation d'en faire une discipline. La lecture
est au seuil de la vie spirituelle ; elle peut nous y introduire : elle
ne la constitue pas3.
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1
-
Chapitre 12 :
Vers la fin ou le début de l'Histoire : yaourtière
à classe moyenne ou héroïsme du quelconque ?
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2
-
Entretien avec Pascal Nouvel, p. 114.
-
3
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Marcel Proust, Sur la lecture,
Paris, Actes Sud, pp. 32--34, 1988.