§7. L'écriture-catapulte ou le travail d'artificier littéraire

C'est ce sentiment, et lui seul, qui transforme le lecteur en prosélyte fanatique, n'ayant de cesse (et c'est peut-être le sentiment le plus désintéressé qui soit) qu'il n'ait fait partager à la ronde son émoi singulier ; nous connaissons tous ces livres qui nous brûlent et qu'on sème comme par enchantement.

Julien Gracq, La littérature à l'estomac, Gallimard, collection La pléiade, 1989, p. 526.

7.1. L'écriture-mouvement.

Pour un philosophe des articulations dialectiques et de la mobilité dans les sciences, il va de soi que le langage, si maigres soient ses moyens de mobilisation, doit incarner l'expression du mouvement. Or l'immobilité et la fixation du contenu sont l'essence même de l'écriture, elle qui dévide avec indolence ses lettrines confidentielles dédicacées à l'éternel. Langage et écriture rencontrent des obstacles paradoxaux lorsqu'il s'agit d'exprimer véritablement la dynamique des motricités, la propulsion et l'impulsion. Le discours du concept en reste aux substances, aux a posteriori. Il n'est jamais en mesure de rebondir tout seul au-delà de lui-même.

7.2. L'écriture-propulsion.

Pour lutter contre cette rigidité, il faut faire un recours constant au langage métaphorique, imagé, concret et intense du mouvement. Ce n'est pas dans le registre de l'inertie passive qu'il faut puiser son vocabulaire, mais dans le registre de la motricité, de la propulsion frénétique et de la virulence. Chez Gilles Châtelet, les techniques d'écriture sont assimilables à des stratagèmes de locomotion spéculative. Ces ruses passent parfois inaperçues, tant nous sommes préparés à la violence possible du langage lorsqu'il quitte le domaine du concept, de la science, de l'actualité ou de la philosophie. Et le style qui s'orne d'excentricités est parfois déroutant. Fréquemment, le lecteur doit en effet s'aider d'une loupe pour décortiquer chaque membre de phrase génialement inséré dans un rythme précipité, brusque, saccadé et abrupt. Les délinéaments baroques du style et du vocabulaire sont puissamment charpentées par une architecture trépidante. Il y a un stakhanovisme de l'invention verbale et du sens greffé sur une colonne vertébrale vibrionnante. Il y a un travail d'afflux, d'agitation, d'élancement, d'animation, de trafic, de traction principalement concentré dans la structuration de la phrase.

7.3. Disciplines constructives.

À la fois classique et originale, la construction ne laisse filer aucun défaut de présentation. Mise en relief et emphase ne sont jamais inappropriées. Il faut gommer toutes les viscosités du style, les approximation grossières de l'expression. Les syntagmes les plus frappants sont disposés en lieu et place où ils frapperont le plus. La rhétorique, c'est aussi un travail d'artificier littéraire pour qui l'ordre d'amorçage des micro-détonations est crucial. Gilles Châtelet fait choix des constructions les plus percutantes, avec des violences syntaxiques en quinquonce qui s'encastrent et se surajoutent au contenu.

7.4. Torsions du langage.

Rien de tel que les torsions du langage  pour attaquer l'édifice de la démocratie-marché, torsions qui donnent naissance à toutes ces expressions burlesques, ces alliances de mots, ces couplages notionnels inattendus et ces formules qui tranchent (Turbo-Bécassine, Tartuffes saltimbanques de l'auto-organisation, métaphores de deuxième lit, etc). Ont été mis au point des dipositifs de perforation afin de faire imploser les idées reçues du Tartuffe moderne, quant à la vulgate cognitiviste, aux ``lois du marché'', à la résignation, ou pour galvaniser son indignation face à la chasse aux Best of de la planète.

7.5. Une syntaxe du pilonnement.

Par l'insistance avec laquelle Gilles Châtelet catapulte ces torsions linguistiques, par la verve avec laquelle il en déroule des variations nouvelles tout au long du pamphlet, il pilonne l'adversaire régulièrement, inexorablement, sans répit. La syntaxe elle-même renforce ce matraquage. Seule une phrase forte et solidement charpentée peut donner du corps au feu d'artifice satirique. La force du style de Gilles Châtelet, c'est sa puissance syntaxique qui crée une rhytmique orchestrale. Les modes d'écriture se distribuent selon des paragraphes-orchestres atomiques dont chacun est le fruit de plusieurs heures de travail : rechercher et vérifier les références, jouer sur la morphologique, épuiser les combinatoires emphatiques, greffer des membres de phrase, trouver le mot de liaison le plus juste, vérifier la pertinence et la justesse des sous-entendus, contrôler les références souterraines, doser finement les suscitements, et surtout, orchestrer l'insistance, la répétition et le mouvement écrasant des presses métaphoriques.

7.6. La miniaturisation du sprint syntaxique.

Gilles Châtelet cultive fréquemment les phrases conclusives courtes et percutantes, comme : Décidément, l'ordre cyber-mercantile sait bien s'y prendre !, ou des phrases aphoristiques brèves prêtées à l'adversaire : Soyons égaux pour être fluides ! et dont la rapidité d'énonciation renforce l'ironie. Tout dans la syntaxe est sprint, détente musculaire instantanée. Peu de longueurs, peu de verbosités. La construction de la phrase cherche intentionnellement à happer le lecteur.

C'est en articulant trois entités redoutables : le Nombre ventriloque  de l'``opinion'', le Nombre clignotant  des ``grands équilibres socio-économique'' et, enfin, le Nombre-chiffre  de la statistique mathématique. [p. 54]
 

La phrase claque. Le rythme ternaire, la structure anaphorique, et le parallélisme des déterminations impriment un rythme fort, scandé par le retour régulier de la palatale [k]. Comme partout ailleurs dans son pamphlet, l'antiphrase est immédiatement décodée par le lecteur. Le style de Gilles Châtelet vise à capturer à la fois le contenu et le lecteur.

7.7. Aphorismes-chocs, syllogismes ramassés, raccourcis paradoxaux et formules à l'emporte-pièce.

Ces formules abondent. Elle surgissent à un moment-clé de l'attaque. La promptitude de l'expression accentue l'humour noir et le cynisme. Voici en vrac quelques exemples qui perdront forcément l'effet de ponctuation éclairante qu'ils ont au sein de leur paragraphe-orchestre de rattachement.

·Le capital n'est plus un facteur de production, c'est la production qui est simple facteur du capital. [p. 75]

·Rétrécir et disloquer l'esprit des peuples pour se faire obéir. [p. 66]

·Métamorphoser une putréfaction socio-économique en explosion politique. [p. 84]

·La devise cynique du mercantilisme : ``soyons égaux pour être fluides''. [p. 62]

·Pas de bagnoles, pas de démocratie-marché ! [p. 79]

·Je suis un homme ordinaire et comme vous j'envie d'autres hommes ordinaires. [p. 64]

·Tu bouges ou tu crèves ! [p. 77]

·Le gouvernement libre est fondé sur la jalousie et non sur la confiance (T. Jefferson) [p. 77]
 

7.8. Oralité.

Chaque phrase est construite comme un geste, un tour de main d'artisan, plus encore, comme une manière de saisir le taureau par les cornes et de le plaquer à terre en quelques secondes, sans jamais faire d'erreur. Tout est trépidant, hallucinant, déroutant, imprévu. La charpente des phrases porte encore plus haut l'invention. On peut être sûr que Gilles Châtelet lisait ses phrases à voix haute pour tester leur effet percutant et qu'il les retravaillait jusqu'à plus soif.