§6. Vivre et penser comme des porcs : brûlots et dispositifs de perforation

Sans doute appartient-il à cet homme, de fond en comble aux prises avec le Mal dont il connaît le visage vorace et médullaire, de transformer le fait fabuleux en fait rhétorique.

René Char, Seuls demeurent, Gallimard, La pléiade, 1983, p. 169.

6.1. Les porcs ne sont pas sympathiques.

Certes ! l'odorat du porc est subtil, mais il oublie, l'animal, le cul au lisier et le groin au panier, de lever le nez au ciel. C'est donc bien gentil de trouver que la goinfrerie sucrée du cochon a de quoi amuser et séduire les nouvelles classes super-performantes et autres bourgeoisies bohêmes, avides de barbarie orgiaque et de fêtes dyonisiaques junkies, ou d'annoncer que l'on n'a rien contre le cochon, mais quand même ! Gilles Châtelet éprouve-t-il vraiment une réelle sympathie pour les cochons ? Jusqu'où joue son ironie ? Et d'ailleurs, quid du cochon ?

[...] le pourceau, paraît-il est le seul animal qui jamais ne regarde le ciel. Il est, affirmait mon drogman égyptien, impossible de le maîtriser tant qu'il a le nez en terre, dans l'ordure. Il résiste à tout, se débat comme un démon, pousse des hurlements qui ameutent le village. Relevez-lui brusquement le groin, il s'arrête stupéfait, sidéré, épouvanté ou attendri à l'aspect de l'admirable voûte bleue qu'il n'avait jamais entrevue1.
 

Et voici une autre histoire vraie insolite : en Corse, on se trouve souvent nez à nez avec un troupeau de cochons qui déambulent librement, obstruent la circulation, et lèchent avidement le macadam, même quand il ne pleut pas. Allez savoir pourquoi ! Heureusement qu'il y a des décharges proches dans les fossés pour se remplir vraiment l'estomac !

6.2. Titre et sous-titre : résonances fréquentatives.

Vivre et penser comme des porcs est un livre au titre-choc2   destiné à percuter le lectorat dans ses tripes, à l'interpeller dans sa bestialité originelle, tellement excitante et flatteuse ! Et c'est chic : depuis la parution de Truismes, le langage de l'animalité et de la barbarie est à la mode dans les cercles de mondains professionnels et de prédateurs de succès littéraires. En quelques secondes, la bête à fleur de peau en l'homme se cambre et ressurgit, prête à s'adonner à toutes les voluptés de la cochonnerie. Et puis, c'est tellement agréable de siroter quelques gouttes de Coca-Cola dans le TGV Marseille-Paris en reluquant la lofteuse et strip-teaseuse Loana enfin interviewée dans Entrevue  et en se réservant pour plus tard le nouveau magazine Têtu qui titre pour les bestiaux désoeuvrés dans les gares : ``Le goût du sexe : ouvrez le guide des autres'' ! Voilà l'appétissante promiscuité sociale que l'on déguste lorsque l'on prend régulièrement le train !

De l'incitation à l'envie et à l'ennui dans les démocraties-marchés ! Les mécanismes de la préconisation médiatico-publicitaire3  sont maintenant bien huilés, cette subtile incitation à être que nous serinent les nouveaux clercs médiatico-publicitaires : ``voilà ce que vous pouvez faire ou être, voilà ce que vous devriez faire, qui n'est nullement obligatoire, mais qu'il serait bien d'essayer'' ; ``drague sur la plage : faut-il faire les premiers pas ?'' ; ``customisez votre couple'' ; ``comment garder un bon mec ?'' ; ``trois semaines pour retrouver un corps d'enfer'' ; ``dix trucs pour la faire jouir''. Nous voilà condamnés à une nouvelle manière de vivre qui implique une vacuité de middle-class festive et qui exacerbe l'envie par l'offre affriolante des plaisirs. Vive la putréfaction de l'esprit ! Les nouveaux maîtres et essaimeurs de jalousie et d'envie sont collectionneurs d'objets nomades produits à Hong-Kong et à Taïwan, changent de voiture tous les ans, ont une villa sur la Costa Brava, achètent par correspondance le top-recent du multimédia dans les supermarchés électroniques de la Silicon Valley, ce sont les nouveaux centurions de l'ère technico-télécommunicationnelle. Au volant de sa voiture-bille, résistant ou pas, le bétail sur roues se presse avidement vers les nouvelles basiliques des centres commerciaux périurbains, comme centaines de milliers de paroissiens-marché gogos. Je suis, tu es, il est, nous sommes, vous êtes, ils sont des millions de pucerons-consommateurs dont les chevaliers anonymes de la Surclasse économique sucent le lait avec rapacité. Et pour beaucoup de ces protozoaires sociaux, la jouissance d'acheter surpasse les plaisirs de l'amour et de la gastronomie ! Et l'ennui informe, secrété par les élites pestilentes et activistes du multimédia-spectacle triomphe sournoisement de la pensée-patience. Voilà la société que nous fréquentons tous et qui nous envahit en secrétant suffisamment d'apathie pour que plus de quatre-vingt dix neuf pour cent d'entre nous ne trouve rien d'anormal en cela. Et depuis la parution de Vivre et penser comme des porcs il y a eu telle une accélération dans le gavage de jars qu'on ne sait plus où fourrer son groin.

6.3. La stature de l'intention politique.

Pour le meilleur ou pour le pire, la visée politique de Gilles Châtelet est plus que d'envergure : changer la société ou infléchir à temps cette course de vitesse vers une nouvelle décadence irréversible. Bien sûr, ce geste politique appartient à une constellation d'entreprises de résistance active politisées. Il appartient apparemment au même club que toutes ces puissantes associations anti-cyber-commercialo-mondialisation : Attac, Confédération Paysanne, Politis, Le Monde Diplomatique, etc. -- lesquelles attendent d'ailleurs que l'opinion révolutionnaire ne se satisfasse plus seulement de ce qu'on ait enfin ouvert des magasins bio en plein centre de Paris. Mais la stratégie que Gilles Châtelet a choisie est théorique. Son livre est un livre de pensée, c'est un livre de philosophie. Les dénonciations ne sont pas à y prendre au premier degré avec la vision parfois manichéenne de telles structures politisées, puisque Gilles Châtelet dissèque les mécanismes larvés, ausculte les intentions sourdes qui faseyent dans le corps social, discerne dans l'indistinct les phénomènes insaississables de la mode, de l'excitation frissonnante et du mimétisme éphémère galvaudé par l'envie. Par certains côtés, Vivre et penser comme des porcs cherche aussi à dépuceler spéculativement l'alarmisme confortable dont les associations sus-mentionnées se font productrices et éditrices à leur rythme de croisière.

Gilles Châtelet a écrit un pamphlet universel contre la circulation mondiale de la crétinisation de la masse et contre l'invisibilité du complot économique distribué dans des centaines de milliers de mains dominantes organisées en réseaux économico-médiatico-maffieux. C'est aussi contre un autre ennemi invisible et colossal, l'hydre rampante du consensus, qu'il s'est débattu âprement. Il a cumulé et dynamisé tous les moyens rhétoriques pour dénoncer fermement l'horreur dans un style ultra-véhément. Le feu d'artifice rhétorique était nécessaire.

6.4. Le travail d'écriture pamphlétaire.

Découvrons maintenant le travail d'écriture littéraire qui vise à atomiser ce nouvel ordre mondialisé de l'imposture, analysons maintenant le style symphonique et guerrier de quelques passages de Vivre et penser comme des porcs. Qu'il soit bien entendu que par ce travail d'analyse stylistique, nous chercherons surtout à magnifier le contenu politique de l'oeuvre. La facture du texte en fait de surcroît une pièce de haute orfèvrerie, immédiatement reconnaissable à l'oeil du spécialiste, disons de celui qui a développé le raffinement du goût littéraire, guidé non pas par le seul souci de lire les livres contemporains qui sortent en librairie, mais par la fréquentation régulière de la haute poésie et de la littérature immortelle. Le pamphlet Vivre et penser comme des porcs ne tombe que partiellement sous la typologie générale du pamphlet (voir §5 ci-dessus). D'autres dimensions plus profondes le traversent. Dans l'esprit universel de Gilles Châtelet se sont téléscopés des intuitions de mathématicien, le goût du physicien pour les expériences de pensée éclairantes, le culte de l'impulsion dialogique, la spontanéité rhétorique de l'écrivain et le savoir-penser d'un philosophe authentique. Cette immense culture a pu propulser l'intention pamphlétaire bien au-delà de la simple exotopie axiologique. Certains lecteurs avouent être déconcertés par cette profusion de densités. Le livre est sûrement inclassable.

6.5. Lire pour deviner le monde.

L'art de ciseler la phrase et de façonner le contenu échappent au commentaire, c'est un mystère qui dure. On n'accède jamais à l'épaisseur de la personnalité qui écrit ni au geste qui sculpte. Lire n'est jamais produire, percevoir n'est jamais créer. Mais le génie est parmi nous, avec ses oeuvres de pensée qui brillent. C'est bien parce que les secrets de penseur et d'écrivain ne se transmettent pas facilement d'un esprit à un autre par la simple lecture que le commentaire est une pratique nécessaire. Aussi, les analyses qui vont suivre ne sont que quelques modestes pistes d'accès dans les cathédrales stylistiques miniaturisées de Gilles Châtelet. Lire un livre, on le sait bien, c'est le récrire4. Plus humblement pour nous, ce sera tenter de participer à son geste intellectuel inaugural.

6.6. Satires filigranées ou cinglantes.

Dans Vivre et penser comme des porcs, la satire est constante, finement démultipliée par une cuisine savoureuse des ambiguïtés. L'ironie se manifeste fréquemment par des alliances de mots associées à des métaphores filées détonantes. Elles sont unifiées notamment par l'appartenance à un même champ lexical : par exemple celui du théâtre (signalons que l'on trouve une référénce récurrente à la dramaturgie chez Gilles Châtelet) dans le passage suivant :

[...] les farces mathématiques et les vaudevilles cybernétiques [...] mettant en scène des subjectivités mutilées de ``joueurs'' farcis de roublardise et de bon sens, et censées introduire l'homme moyen aux bonnes manières : celles de l'envie  et du contrat5. [p. 60]
 

Ici, le jeu de mot (farces-farcis) vient renforcer la mise en relief de la superficialité de la théorie économique des jeux, le tout se terminant par une antiphrase sur les bonnes  manières que le jeu souhaite imposer aux citoyens-thermostats. Mais de fait, cet humour est très noir, il est immédiatement annulé par le vertige que l'on éprouve en prenant conscience que cet ordre est cyniquement dépeint et imposé sournoisement par des comportements ludiques, par ces ``innocents'' jeux de société. La finale cruelle du mouvement châtie toute hilarité folklorique.

Tirons un deuxième exemple du chapitre 7. Par glissement sémantique acerbe, Gilles Châtelet s'en prend au Robinson à roulettes, cet homme qui est le fruit d'une société entièrement tournée vers la bagnole, à ce qu'il faudrait appeler le ``pétro-nomadisme'' qui tourne souvent, ajoute-t-il, au ``pétainisme à roulettes''. La vision utopique d'automobilistes occidentaux hyper-fluides circulant dans des tunnels transcontinentaux libres de tout embouteillage (la fameuse social-fiction du révérend Moon ; d'autres ont imaginé des autoroutes suspendues dans l'atmosphère ou un Japon à sept étages, projets irréalisables sauf à une échelle financière astronomique et qui témoignent de toute façon d'une très grande naïveté quant à la nécessaire gestion des pestilences et des viscosités socio-économiques), cette architecture à la Piranèse est chassée par une expérience de pensée évidente, par une vision plate et laide, qu'inspire la connaissance concrète du boulevard périphérique parisien :

On pourrait craindre le pire : imaginez nos millions de petits rhinocéros coincés dans un des grands boyaux de M. Moon ! Ils beuglent fort leur ``liberté'' et, de près, ont l'air un peu hargneux dans leurs carosseries, mais vus du sommet du ``grand alambic'', forment une masse fluide parfaitement docile, qui ne demande qu'une chose : rouler sans problème. [p. 78]
 

Le lexique de l'animalité (référence évidente à Ionesco) et l'accumulation de métaphores dégradantes accentuent la causticité satirique. L'autoroute fantastique souterraine et ne polluant pas se transfigure. Elle devient un boyau pollué qu'engorgent des millions de citoyens liquéfiés, ramollis, empâtés, à qui il ne reste plus que le plaisir de ne pas ralentir au volant de leur petit bolide. Et quelle ironie satirique dans la structure de la deuxième phrase : de près seulement, ces rhinocéros (l'image est très péjorative) qui klaxonnnent comme des boeufs, sont un peu rugueux certes, prennent des colères ridicules et parlent comme des charretiers, mais ces viscosités-là, ce frottement social dans les métros, cette promiscuité du pétro-nomadisme, tout cela ne les concerne qu'eux ; ils peuvent bien en souffrir, cela ne concernera jamais la Main invisible et le Grand Alambic distillant l'ennui qui les contempleront toujours comme une masse fluide parfaitement docile et bien dominée, comme une pâte à vomir dans les tuyaux.

6.7. L'ironie colérique ou l'intransigeance austère du pamphlétaire.

Avec ce type de descriptions théatrales qui abondent dans Vivre et penser comme des porcs, on est très loin de la critique politique professionnalisée des journaux satiriques. Ces derniers finissent fatalement par s'installer dans une rhétorique inefficiente et limitée qui tourne parfois à l'art d'attiser le feu juste pour faire croire qu'une action peut être provoquée par l'acharnement des médias à faire éclater la vérité. Et puis, à force d'éditer par exemple toutes les semaines huit pages satiriques à la structure invariable, on se limite vite à n'être que la mouche du coche de la République, insecte impertinent qui parfois, reconnaissons-le, parvient à la faire éternuer. Il faut duper l'opinion en lui faisant miroiter des affaires  de corruption, de vente d'armes en Angola, de Frégates à Taïwan et autres. Rares sont les politiques ou hommes célèbres qui sont sévèrement punis. Fréquents sont ceux à qui l'on pardonne à moitié : soyons humains entre membres élus de la Surclasse. Il y a une culture intensive de l'art du non-lieu dans une société où l'on s'amuse à faire circuler des calomnies véridiques sur des ennemis dont on souhaite orchestrer la disgrâce par la loi du marché de l'opinion. Par conséquent, puisque ce sont la sournoiserie et la délation qui mobilisent le satirique, on comprend que la classe dominante entretienne tant de structures de sauvegarde de son corps social coopté. On comprend aussi que le journalisme satirique professionnalisé maintienne une subtile censure hygiénique qui passe très inaperçue.

La parole pamphlétaire de Gilles Châtelet est à mille lieues de telles satires professionnelles et consensuelles. En vérité, il est difficile de discerner, de découvrir par soi-même le lieu d'où il parle, de mesurer le magnétisme de ses gerbes explosives. En tout cas, la satire est cruelle, elle profile des visions implacables et nullement répétitives. C'est de dérives inexorables qu'il est le plus difficile de prendre conscience. Aussi, la parole, comme le style, manifeste de l'inflexibilité. La pensée se fait acharnée dans la dénonciation de l'absurde. Ce qui est crucial ici, c'est l'engagement absolu dans la guerre politique et rhétorique. En témoigne ce passage anti-automobile très appuyé qui s'entame dans la fureur et fait usage -- chose rare dans l'ouvrage -- d'un terme grossier :

Qu'importe si la bagnole tue, pollue et rend souvent parfaitement con, sa prolifération détruit tout espace urbain digne de ce nom, puisque l'enjeu est d'assurer la domestication de gigantesques masses humaines [...]. [p. 79]
 

6.8. Renversements sophistiques, circulation de paralogismes socio-économiques et accumulation de raccourcis fallacieux.

Vivre et penser comme des porcs abonde giboyeusement en figures de l'interversion. Intéressons-nous au chapitre 7. Tout l'enjeu y est d'exhiber, cartes sur tables, le consensus post-industriel qui produit cette série d'équations captieuses qui fait admettre n'importe quoi sur la divinité de la bagnole : démocratie = pétrole = circulation = automobile. Gilles Châtelet ne conduisait pas, mais dans notre société, l'expérience du pétro-nomadisme est tellement universelle -- on pense à la submersion publicitaire sans quoi le ``plaisir'' de racheter un nouveau ``4× 4 de ville'' tous les deux ans n'aurait aucune chance d'exciter les surclasses aisées --, que l'on peut très bien voir de quoi il s'agit en traversant les rues et en regardant la télévision --  pas besoin d'être pris en sandwich tous les ans dans le chassé-croisé entre les juillettistes et les aoûtiens !

Tu bouges ou tu crèves ! Les plus audacieux des socio-politistes ont même osé comparer le Grand Alambic de la société tertiaire de services à une immense autoroute. Mais c'est surtout l'inverse qui est vrai : pas d'autoroute, pas de Grand Alambic ! [p. 77]
 

Deux formules brusques et courtes qui sont en relation d'homologie encadrent ce passage. Ici, Gilles Châtelet semble renverser facilement et gratuitement la relation de dépendance entre une démocratie-marché et les nébuleuses d'hommes moyens au volant de leur voiture, mais il n'en est rien : l'autoroute et sa symbolique de circulation sont indispensables au bon fonctionnement de la thermocratie. Tout le chapitre 7 va d'ailleurs broder autour de ce renversement en accentuant progressivement l'effet d'absurde. Une nouvelle formule fait écho au paragraphe d'ouverture :
'
Pas de bagnoles, pas de démocratie-marché ! [p. 79]
 

La manipulation passe d'abord par le martèlement. Donc Gilles Châtelet martèle pour parodier. C'est alors une véritable accélération des paralogismes qui nous est livrée lorsqu'apparaissent des citations du socio-politiste Paul Yonnet. Et tout s'éclaire d'un seul coup : ce n'est pas Gilles Châtelet qui caricature le nouvel ordre turbo-mercantile, c'est toute une ``littérature'' capable de fabriquer une panoplie de ``mentalités autoroutes''. La lubrification doxique est nécessaire. C'est même un art du sophisme particulièrement indécent qui abuse de l'adverbial ``bref'', ce mot de liaison sophistique omnipotent :

Dès que l'on ouvre le ventre des critiques de l'automobile, on découvre -- au nom de l'Être suprême -- une mise en cause de l'autonomobilité, une apologie des contraintes collectives, bref une attaque frontale (et pas si implicite que cela) contre la démocratie6. [p. 80]
 

Les raccourcis toxiques sont une arme à double tranchant ! Ce talentueux chien de garde de l'ordre cyber-mercantile persiste et signe. Répéter un même argument fallacieux bien enregistré par le lecteur a plus d'impact que n'importe quoi d'autre :

Une société obligeant les voitures à ne pas dépasser les 20 km/h, comme en rêve Ivan Illich, supprimerait à peu près sûrement les risques de mort. Mais elle ne serait plus à coup sûr une démocratie7. [p. 81]
 

Et l'on peut poursuivre joyeusement les extrapolations en enfilade sur le même sacro-saint principe de la démocratie-marché :

[...] toute atteinte [aux décisions individuelles] étant comprise comme l'indice possible d'autres atteintes, le signe possiblement avant-coureur d'un enchaînement antidémocratique à l'échelle de la société tout entière8. [p. 81]
 

Le lecteur est littéralement assomé de conviction par tant de vigueur démonstrative. Les sophismes affectionnent l'invincibilité et savent se donner des airs d'auto-persuasion à répétition !

6.9. Cet homme de fond en comble aux prises avec l'horreur économique dont il n'accepte pas l'absurdité.

Transversalement dans son pamphlet, Gilles Châtelet s'enrage contre toute une littérature économique ultra-cynique, dont les ancêtres sont Hobbes, Machiavel, Quételet, Pareto, Maurras et d'autres, contre ces ``auteurs'' contemporains en vogue et qui font quelques clapotis sur la Vague du Grand Marché -- dans le désordre : Rorty, Sorman, Hayek, Buchanan, Tullock, Macpherson, Minc, Touraine, Attali, Yonnet, Vatin, Wittfogel, Walras, Polanyi, Lyotard, Guerrien, Sassen, Becker, etc. Le pamphlet circule dans cette ``littérature'' dont quelques bribes sont citées. Le reste est affaire de reconstitution minutieuse, de sculpture intentionnelle, d'induction vibratoire. Cette indignation pamphlétaire en érection confère au livre une saveur mystérieuse, insaisissable, pour qui ne fréquente pas cette ``littérature'' économique. Le livre est finement construit sur des bases critiques qui entrelacent l'expérience individuelle et la fréquentation de la propagande ``intellectuelle''. Le Mal est radical.

La pratique de la mise en exergue dans les débuts de chapitre offre de précieux témoignages quant à la circulation de raccourcis sophistiques. Ces longues citations avec auteur que l'on découvre dans le corps du texte sont aussi très intentionnellement choisies pour leur caractère captieux et passe-partout dans l'opinion. On remarquera que Gilles Châtelet éprouve de l'attirance pour les passages qui dégagent violence auto-persuasive et syntaxe explosive. Ce sont les passages de type ``Eurêka'' économique qui attirent son attention. Ce sont aussi des raccourcis dangereux qui bafouent toute la rigueur de pensée mais qui plaisent suffisamment à l'homme moyen qui cherche à éclairer son opinion spontanée par le recours à l'autorité des oracles du nouvel ordre cyber-mercantile. En tant que mathématicien, Gilles Châtelet éprouve une exaspération infinie pour ces raisonnements fallacieux. Il enrage contre la circulation benoîte de la niaiserie. Ce qui est encore plus exaspérant, c'est de voir les nouveaux pseudo-intellectuels médiatiques accélérer les erreurs et distiller gaiement tous l'alchimie subtile de la décadence spirituelle.

6.10. Concepts mathématico-physiques en filigrane.

L'ironie générale souligne parfois les paradoxes du nouvel ordre économique, en se projetant dans le prétendu rationalisme inhérent à l'analyse mathématique des ``grands équilibres'' :

Un point fixe peut émerger du Chaos des volontés des Robinsons, à condition, bien sûr, qu'elles ne débordent pas les férocités rationnelles  admises pour l'``homme moyen''. [p. 60]
 

Férocités rationnelles, l'oxymore est percutant : cet instinct de fauve par lequel on s'entre-dévore joyeusement cède aux rééquilibrages miraculeux de la moyennisation. Les excentricités sont permises, car savamment jugulées par la domination des différentielles et du principe des optimas sociaux. Le marché libre saisit enfin à la gorge l'anarchisme romantique pour le noyer dans sa Mer des Sargasses économique.

En fait, pour Gilles Châtelet, il y a ici un deuxième niveau d'ironie plus aigu, plus cinglant, et plus douloureux. Pour le mathématicien-philosophe qui a été le penseur des points de charnière et de pivotement, penseur de l'ambiguïté créatrice de concepts, penseur qui a débusqué ce qui jaillit ensemble dans un roulement sans glissement, toute cette pseudo-science dégradée des maxima et des minima nous fait prendre des vessies pour des lanternes ! Et -- comble de l'horreur spéculative ! -- elle nous propose une représentation absolument naïve et trompeuse de ce qui se joue au centre des points fixes : l'articulation, multiplicateur de virtualités. Et le voilà ainsi qui se récrie comme pour brandir sa connaissance philosophique à l'encontre des recettes toutes faites de la microéconomie :

Comprendre un levier ou une balance, ce n'est pas se laisser piéger par l'opposition des forces mais saisir le point de pivotement qui organise l'espace où elles peuvent virtuellement travailler. [p. 60]
 

6.11. L'humour et la dérision cumulative.

L'humour sous-tend l'accumulation jubilatoire des néologismes scientifico-technique, voire de type technocrate branché maladroit, mais l'avalanche de termes aux hybridations impromptues accentue l'effet d'absurde :

Pourquoi ne pas rendre encore plus acérée l'offensive de la thermocratie  en inventant une microphysique de l'obéissance , une neurocratie  qui permettrait de frôler le zéro absolu du politique et ferait passer d'une paix thermocivile  à une paix cyber-civile[p. 66]
 

On joue encore ici sur l'existence de termes collatéraux (microéconomie, paix armée, neurophysiologie et la riche famille des -craties) qu'il s'agit de ridiculiser par des hybridations inhabituelles et de plus en plus loufoques, quoique le contenu de réalité qui se profile soit réellement alarmant. Encore une fois, le rire est bien jaune et l'humour est bien noir. Quel sado-masochisme lexical !

6.12. Couplages notionnels.

Un concept ne va jamais seul9. L'ordonnance interne des familles de concepts obéit à des graphes virtuels dans l'univers de la langue, et ces graphes sont de nature quasi-géométrique : on y trouve échelles, spectres, figures bipolaires, accolades, arbres, étoiles, rosaces, etc., le tout formant ce qu'on pourrait appeler la ``toile d'araignée des concepts''. Dans ce tissu global, on peut au moins voir se dessiner un mode d'organisation des concepts par associations gémellaires, qui paraît bien être une forme originelle et permanente de la pensée. On peut y voir une forme a priori de notre esprit, une manière d'être qui lui est congénitale.

Le pamphlet est un genre quasiment manichéen : il y a dans le monde une imposture travestie en authenticité, le scandale pullule dans la confusion des valeurs. De là la propension du pamplétaire à fomenter des couplages notionnels hybrides manifestant subtilement les paradoxes axiologiques auxquels conduit la confusion des ``vraies'' valeurs.

On trouve par exemple des amalgames volontaires qui aboutissent à des oxymora idéologiques comme par exemple l'anarchie rationnelle qui répond à la férocité rationnelle :

la férocité rationnelle des Robinsons panélistes ouvait enfin céder la place à une captivante ``anarchie rationnelle''. [p. 67]
 

Les couplages notionnels sont très fréquents dans le pamphlet de Gilles Châtelet. Comme des superballes, ils rebondissent lestement au-dessus d'eux-mêmes. Ce sont des fugues qui interprètent autant de contrepoints magnétisant tout le texte. Ce sont des structures ouvertes comme les branches d'une hyperbole.

Par exemple, dans le chapitre 6 consacré à la fluidification de l'économie mondiale, la démocratie-marché se transforme à juste titre en démocratie hydraulique, image qui se métamorphose encore par référence aux despotismes hydrauliques de Karl Wittfogel.

Les effets de glissements notionnels s'accompagnent de la démultiplication des greffons lexicaux locaux, conduisant à des expressions telles que l'Ordre cyber-mercantile contemporain, le droit de cuissage moderne, ou encore les gogos-nomadables symétrisables à merci.

Mentionnons aussi un couplage philosophique particulièrement cinglant :

Bref, lui faire miroiter une immanence de pacotille -- celle de l'``homme moyen'' -- pour mieux asseoir la transcendance de l'équilibre. [p. 64]
 

C'est encore un procédé-symptôme de la parole pamphlétaire : l'imposture est scandaleusement mêlée à l'authenticité, le mensonge entrelacé au vrai. Quelle pollution mentale ! Chez Gilles Châtelet, le discours entretient les ambiguïtés. Sans prévenir, la parole passe de la critique directe au discours prêté à l'adversaire. La dissociation des registres demande donc un effort constant au lecteur.

6.13. Allitérations.

Dans le paragraphe suivant, où se conjuguent l'interrogation oratoire et l'anaphore sophistiquée, on est charmé par la mélodie allitérative des consonnes fricatives [ch], [f], [s] et [v] qui renforcent l'ambiguïté et suscitent les connotations du plaisir. On dirait presque que Gilles Châtelet a eu un passé de publiciste professionnel sur France 2, mais en vérité, il démonte avec génie les pièges musicaux des messages publicitaires. N'oublions pas qu'ils infestent toutes les sphères de la vie privée jusqu'à nos plus profonds comportements d'ânes de Buridan consommateurs ! C'est là toute l'idéologie silencieuse que nous serine le nouveau capitalisme d'hypermarchés. Susciter l'enthousiasme du ``gogo'', voilà le nouveau vice invisible qui circule dans l'impudeur publicitaire. Les intuitions de Gilles Châtelet s'exacerbaient par une sensibilité forte à l'exhibitionnisme bienveillant des voluptés.

Les points d'équilibre sont une sinécure pour le Robinson consommateur : il peut y savourer toute la volupté du choix, sans subir les évidentes pressions du ``trop'' et du ``pas assez''. Qui ne saurait envier à l'``homme moyen'' -- ``que nous sommes vous et moi'', dirait l'empiriste mercantile -- ce statut d'âne de Buridan euphorique dont la seule contrainte est de choisir le choix. Qui n'aimerait pas, ne fût-ce que pour quelques secondes, jouer à choisir, goûter à ces frissons de la mise en balance, aux délices de ces dispositifs qui vous hissent et vous font flotter hors des rapports de force et des affrontements ? Qui ne serait pas friand de ces flottements hors de la gravité ? [p. 58]
 

Quel travail de coquetterie littéraire ! Celle-ci n'est pas gratuite : elle est suscitement ironique d'intuitions nouvelles quant au cocon des caprices indécis de la consommation !

6.14. La parodie, l'injonction et l'art de la chute.

Dans le début du chapitre 6, Gilles Châtelet parodie sans l'annoncer quelques ``prophéties visionnaires'' de Jacques Attali (Lignes d'horizon, Paris, Fayard, 1990, passim) et sa sympathie bonhomme pour ces ``jeunes nomades vêtus de jeans, chaussés de baskets, un baladeur aux oreille, libres dans leur tête'', que l'on voit maintenant déambuler, portable à la ceinture, sur une planche à roulette, sur une trottinette ou sur des rollers. Ceux de Jacques Attali (1990) ont sûrement déjà engraissé les contingents de la Surclasse bohême à qui l'industrie automobile fait les yeux doux. En tout cas, Gilles Châtelet imite et s'amuse :

Jeunes nomades, nous vous aimons ! Soyez encore plus modernes, plus mobiles, plus fluides, si vous ne voulez pas finir comme vos ancêtres dans les champs de boue de Verdun. Le Grand Marché est votre conseil de révision ! Soyez légers, anonymes et précaires comme des gouttes d'eau ou des bulles de savon : c'est l'égalité vraie, celle du Grand Casino de la vie ! Si vous n'êtes pas fluides, vous deviendrez très vite des ringards. Vous ne serez pas admis dans la Grande Surboum mondiale du Grand Marché...  Soyez absolument modernes -- comme Rimbaud -- soyez nomades et fluides ou crevez comme des ringards visqueux ! [p. 71]
 

Le discours injonctif au mode impératif qui s'ouvre par une apostrophe se structure ensuite sur un mouvement anaphorique marquant trois temps forts : Soyez encore plus modernes, Soyez légers, Soyez absolument modernes ! Le tout préparant l'horrible chute : le sort impitoyable réservé à ceux qui ne seront pas aptes : crevez comme des ringards visqueux. Refusez ce mode de vie, ou vous serez aussi inexistants que les jeunes martyrs de la Grande Guerre ! Cette fin brutale montre combien la déclaration est lourde de menaces ! D'un seul coup, la tonalité précédente est perçue comme tragique : sont mis en exergue le cynisme et l'hypocrisie de la déclaration initiale : ``[...] Nous vous aimons !'', émanant de ce penseur paternaliste, pilier de cabinets ministériels qui veut flatter les instincts ludiques d'une jeunesse jugée disponible, malléable et ivre de fluidité. Entretenir subtilement l'illusion de liberté qui permet de mieux assouvir l'instinct de dominer les masses, voilà les coulisses !

On observe aussi un parallélisme dans la figuration paradoxalement allégorique du Grand Marché qui devient le Grand Casino de la vie, le tout agrémenté d'un effet hyperbolique qui s'achève encore sur une éclosion comique : Grande Surboum mondiale du Grand Marché.

6.15. Résumés de parcours et thèses sobrement présentées.

De rares passages sont consacrés à une démonstration ou à un résumé de la situation au premier degré de la critique, sans surcharge ironique.

Le Dieu caché, comme générateur de symétrie visant à pulvériser et à réguler est désormais un diptyque : il possède désormais un volet politique, l'envie -- qui secrète la Boîte noire -- , réplique du volet économique, le besoin -- qui secrète le Point fixe. [p. 64]
 

Voici un autre passage qui est consacré, sans aucune antiphrase, avec une certaine solennité propre à l'écriture classique, à la défense convaincue de l'excellence intellectuelle.

Une connaissance même sommaire de pays comme l'Allemagne, l'Angleterre ou la France montre pourtant que les périodes les plus brillantes de leur histoire ont toujours résulté d'une capacité à aménager des espaces à l'abri des pressions de la demande sociale immédiate, des hiérarchies en place, et donc aptes à accueillir de nouveaux talents sans distinction de classe, bref à abriter une aristocratie culturelle qui ne soit pas cooptée par la naissance ou l'argent. [p. 16]
 

6.16. De l'art de choisir la citation comme arc-boutant argumentatif.

Chez Gilles Châtelet, il y a toujours un très grand raffinement dans le choix de la citation. On songera à la longue citation d'un tout petit texte d'André Weil (un des créateurs du groupe Bourbaki qui n'était pas du tout versé dans le lyrisme de l'intuition), De la métaphysique aux mathématiques, au début des Enjeux du mobile, André Weil qui évoque les obscures analogies, ces troubles reflets d'une théorie à une autre, ces furtives caresses, ces brouilleries inexplicables.

Deuxième exemple : dans Vivre et penser comme des porcs, Gilles Châtelet cite très longuement un texte du socio-géographe Jacques Lévy, qu'il présente comme ce qui est devenu un manifeste des Néos-Bécassines et des Néos-Gédéons du monde tout entier [pp. 94--96], en s'excusant habilement d'ennuyer le lecteur qui est au contraire ravi de découvrir ce morceau d'anthologie.

Troisième exemple, le texte suivant, tiré du Chapitre 6. Après avoir exacerbé le paradoxe de l'horizon de la fluidité absolue et avoir ironisé (Être un aristocrate du volatil !) Gilles Châtelet prend appui sur une construction orchestrée par un crescendo pour convaincre puissamment le lecteur et rappeler qu'il y a des chaînes industrielles et économiques sordides qui produisent du virtuel pur. L'effet caténaire est renforcé par la chute : l'image finale du coolie se profile dans la personne du matelot famélique, qui est la seule et la dernière trace d'humanité de cette liste, mais dans ce qu'elle a de plus dégradé.

Derrière la machine, l'entretien de la machine. Derrière les cuves, le nettoyage des cuves. Derrière l'unité de contrôle du cracking, tout le site pétrochimique avec son pullulement de travaux fractionnés, de régie, d'intérim, et les hommes qui font l'emballage, la manutention, le transport, l'entretien, les grosses réparations, les tranchées et le grattage des tuyaux. Derrière la grande entreprise, le tissu des petites. Derrière les droits syndicaux concédés et le labyrinthe des commissions paritaires, l'armée des sans-droits, et la matraque, la milice privée, le tueur. Derrière la façade de Shell, les bidonvilles flottants immatriculés au Liberia et leurs matelots faméliques embarqués à Hongkong ou à Singapour. [pp. 74--75]
 

Rien à redire : le concret percute. Ce pourrait être du Gilles Châtelet. Ou alors il a imité cette manière de finir ses phrases par une remarque concrète écoeurante. En tout cas, il a l'art de mettre le grappin sur des passages fracassants et d'en tirer du jus. A-t-il pratiqué le pastiche en guise d'exercice ?

Dans ce passage, il est évident que l'écriture entrelace de multiples procédés rhétoriques qui ont dû plaire à Gilles Châtelet. Deux procédés s'allient : l'anaphore et la question oratoire, le tout souvent renforcé par des effets d'accumulation où pullule la litanie de listes organisées ou hétéroclites, inattendues, achevés par des éléments qui font rire par excès de concrétude, qui sont aussi des effets de chute particulièrement cyniques et cruels. ``Le grattage des tuyaux'', franchement, c'est du Gilles Châtelet.

Inspiré par toute la littérature quasi-délirante des vestales du nouvel ordre cyber-mercantile, Gilles Châtelet s'est laissé séduire par ces tables gigognes de métaphores et d'alliances de mot. C'est un strip-tease social stigmatisant l'indécence de la démocratie-marché hydraulique.

6.17. Hommes moyens et citoyen-panélistes.

Le panel, c'est l'échantillon permanent de personnes que l'on interroge sur différents sujets pour engrosser les journaux de sondages : on parle de panel de consommateurs, de téléspactateurs, d'entreprises, de détaillants.

L'inventivité linguistique dans la description de l'``homme moyen'' comme déchéance statistique dérive rapidement vers la mise en capsule de l'immonde, du dégoûtant, de l'écoeurant. Ces hommes qui forment un audimat servile et provincial sont réunis en agrégats peu ragoûtants. Gilles Châtelet accentue les connotations de répugnance et d'abjection.

Ce terminus de l'Histoire ne serait-il, après tout, que la découverte d'une forme optimale de termitière, ou plutôt de yaourtière à classe moyenne -- dont Singapour serait le sinistre modèle -- gérant les fermentations mentales et affectives minimales de protozoaires sociaux. [pp. 18--19]
 

6.18. Lexique de la dégradation : l'informe, l'amputation et la putréfaction.

L'objectif d'amputation et de malaxage des démocraties-marchés appelle un lexique de la dégradation qui est d'abord celui du corps. Le thème de la dégradation sous le signe de l'informe se déploie dans une métonymie récurrente de la chair qui se transforme au fil du texte grâce à la variation des déterminations. Gilles Châtelet part de la métonymie classique et terrible assimilant les troupes militaires exposées à être tuées à de la ``chair à canon''. On pense à l'absorption des corps qui opposent une résistance très sacrificielle à la progression des batteries de chars, on pense à Stalingrad, à la place Tian An Men. L'effet procuré par cette transformation fait apparaître le ``million d'hommes'' non comme un grand ensemble structuré par l'individuation mais comme une masse indifférenciée. On glisse alors dans les déterminations abstraites, de la chair à canon à la chair à consensus, à la chair à contrat, à la chair à ratifier ; de la chair à bon choix à la chair à équilibres politico-économiques. Ces glissements sémantiques (de la page 15 à la page 68) stigmatisent la puissance du Grand Marché. Le million d'hommes devenu ``pâte à informer'' est une masse informe, assujettie aux stratégies hypocrites du techno-populisme, elle est crétinisée par les démocraties-marchés. Ce n'est plus le corps qui est réduit en bouillie, mais l'esprit. Le malaxage est mis en exergue par la métonymie ``pâte à informer'', variante éloquente de ``chair à informer''.
 

· Être passé de la chair à canon à la chair à consensus et à la pâte à informer est certes un ``progrès''. Mais ces chairs se gâtent vite : la matière première consensuelle est essentiellement putrescible [...] [p. 17]
 

· [...] utiliser les matières premières fournies par les foules impulsives et mobiles pour manufacturer de la chair à équilibres politico-économiques [...] [p. 68]
 

La puissance de frappe des démocraties-marchés est présente dans tout un lexique évoquant brutalement les effets de l'agression. Au malaxage se substitue la vision du tranchant, de l'amputation. C'est une accumulation de participes passés passifs qui achèvent de restituer l'agressivité de la domination dissimulée. Il est question des subjectivités mutilées [p. 60], de psychologies mutilées de cyber-zombie pour la Surclasse [p. 128], de volontés atrophiées et parquées [p. 62], de centaines de millions de destins qui peuvent être broyés avec le minimum de bruit. Le lexique de l'amputation concerne également les rebelles à la mise en place sournoise de l'ère Mitterand. La castration se dit sans déguisement : émasculer une tradition de gauche combative pour installer les niaiseries des démocrates modernistes [p. 27]. Résumons ces données.

· [...] des subjectivités mutilées[...] [p. 60]

· [...] volontés atrophiées et parquées [...] [p. 62]

· [...] des centaines de milliers de destins peuvent être broyés avec le minimum de bruit [...] [p. 65]

· [...] le malaxage en peuples-marchés et cyber-bétails reversibles n'a pas encore triomphé [...] [p. 107]
 

La vision de la dégradation sous-tend aussi tout un lexique composite évoquant des symptômes de dysfonctionnement, de dérèglement cérébral, et des processus sournois de dissémination du mal engendrés par la puissance du marché. Les agrégats sont dociles, démontables et nomadables à merci [p. 62]. Les jeunes cavaliers chargés d'objets nomades sont boulimiques, constipés, stressés, abrutis, branchés sur d'incroyables thermostats [p. 104]. Le principe de fluidité va s'immiscer partout, doué semble-t-il d'une faculté de prolifération et de mutation aussi redoutable que celle d'un virus [p. 73]. Le mode de propagation est dépeint par la métaphore filée comme un processus d'ordre biologique. L'économique est perçu comme un prodigieux opérateur de régulation et d'anésthésie sociales [p. 62].

Omniprésent dans le texte, le lexique de la corruption vilipendie la circulation intestine de la décomposition mentale.

· Un Chaos d'eaux dormantes primordiales, mélange équivoque de Ciel et de Terre en état de putréfaction ontologique [...] et qui resterait captif de cet état si un autre Dieu ne se décidait pas à les réparer. p. 34.

· Aux immondes auto-régulations des cloaques de l'envie, à ses ingrédients sociaux hautement putrescibles mais maladifs et globalement invertébrés, Hearst opposait toute la santé et toute la pugnacité de la haine [...] p. 85.

· [...] dans tout ce qui se trame dans les cuves, avec leurs fermentations et leurs macérations, certes un peu répugnantes pour le profane, mais généreuses en grands crus, en fromages de renom [...] [p. 73].

· avoir su tirer profit d'une certaine putréfaction des idées libertaires [...] [p. 106]
 

C'est aussi un jeu de métamorphoses de la putréfaction placé en decrescendo dégradant coiffé par une métaphore osée et délétère : la scatologie des cerveaux.

On a presque réussi à transformer un grand peuple en audimat servile et provincial et une partie de son élite intellectuelle en populace compradore, en quarteron de commis éditorialistes des formidables cabinets d'aisance mentale que sont les démocraties-marchés.[p. 18]
 

6.19. La pratique de l'antonomase avilissante.

Les antonomases concernent des personnages romanesques et théâtraux très connus.

C'est pourquoi [le techno-populisme] adore transfigurer ses Agrippines, ses Thénardiers et ses Tartarins en Gavroches de plateaux télévisés qui pourfendent les ``privilèges'' et se goinfrent de Justes Causes. [p. 17]
 

Ces personnages affublés de défauts majeurs, sont par un coup de baguette magique transformés sur les plateaux télévisés en Gavroches. Or Gavroche est le personnage révolutionnaire pur, angélique, par excellence (``cette petite grande âme venait de s'envoler'', écrit Victor Hugo). En les assimilant à Gavroche, on leur enlève tout ce qu'ils ont de vicieux : la cruauté, l'envie, la vantardise, l'avarice, la méchanceté, etc. La transfiguration met virtuellement en exergue de la naïveté et de l'héroïsme -- immédiatement annihilés par la détermination ``de plateaux télévisés'' qui fait éclater l'antiphrase. Inutile d'expliciter l'imposture.

6.20. L'ombre vorace de la Surclasse ogresse.

Dans le Chapitre 11, intitulé Les chevaliers dissidents du professeur Walras ou du droit de cuissage économique, Gilles Châtelet s'attaque à ceux qui tirent les ficelles des démocraties-marchés, ceux qui se gobergent du lard gras vendangé sous les aisselles des cochons. C'est le point central de son analyse politique. À qui d'autre pourront s'en prendre les jacqueries du nouveau millénaire ?

Ainsi donc, feu sur cet ensemble de nouveaux riches de la Surclasse ! feu sur ces bergers du techhno-populistes, sur ces socio-politologues avec leur air de bellâtre de Sciences Po', sur ces partisans branchés de la contre-réforme libérale, sur ces maîtres du Cac 40 et des indices Nasdaq, sur tous ces Chevaliers surexcités de la finance,

possédant en quelque sorte le droit de cuissage moderne -- celui de ``symétriser'' les autres --, des patients du futur cyber-bétail, gogos-nomades symétrisables à merci. [p. 111]
 

Feu sur ces condotierri du XXIe siècle, sur ces capitalistes-gangsters qui se concoctent une situation d'oligopole, sur cette Surclasse nomade égoïste, sur cette élite volatile de prédateurs, sur ces teneurs de marché, sur ces Maîtres du crédit, sur ces Chevaliers-opérateurs, sur ces Grands prêtres du fluide et du chaotique qui sont les virtuoses des contagions mimétiques et des stratégies autovalidantes, sur ces gros comiques boursiers, sur ces maquignons du dressage cognitif, etc.

Ici, l'avalanche lexicale n'a rien de gratuit ni d'exagéré, puisque notre monde a laissé enfler les lobbies et proliférer le cancer des relations de pouvoir. Prédation, domination et contrôle avantageux des masses ont pris une nouvelle saveur pour qui a su se placer en haut des pyramides insoupçonnées, se jucher sur les fléaux des grandes balances sociales, là où la décision de réajuster un smic ou de majorer de deux pour cent un prix avant de déclencher les soldes ont des conséquences phénoménales sur l'enrichissement personnel d'une poignées de gros capitalistes-copains.

Le chapitre 11 occupe une place centrale dans l'analyse impitoyable du nouvel ordre de la domination des masses. La nouvelle Surclasse exerce une oppression beaucoup plus profitable, jouissive et perfide que ne le faisait la caporalisation d'antan avec ses crises d'autorité de gardes-chiourme de pensionnat. D'après la page 108, c'est à Jacques Attali que Gilles Châtelet emprunte ce néologisme : ``Surclasse''. Ne faut-il pas le prendre au premier degré, comme l'a fait, semble-t-il, Attali (la surclasse = la classe supérieure, ayant une supériorité incontestable) ?

Notons au contraire l'ironie avec laquelle Gilles Châtelet s'empare du terme, le dotant d'une majuscule emphatique. En effet, le préfixe sur, qui se greffe sans trait d'union, évoque l'idée d'excès de manière parfois à demi-ironique : suréquipé, surdoué, etc., alors que le préfixe sous-, avec son trait d'union, ce vrai passe partout, peut s'adjoindre à tous les mots de la langue, avec sa connotation négative et humoristique : sous-règne, sous-littérature, sous-alimentation, sous-employé, sous-garde, sous-fiffre, sous-prolétaire, et surtout sous-classe. Le mot Surclasse a donc de quoi amuser tous les petits lapins moqueurs que le prestidigitateur Gilles Châtelet tire de son sac.

Gilles Châtelet s'en prend aussi très sévèrement, très lucidement et très acerbement à notre richesse matérielle, à notre avidité entretenue par le marché, à notre voracité de surconsommateurs, toujours prêts que nous sommes à nous gaver des ``best-of'' de la planète.

Nous venons de mettre le doigt sur l'une des manies les plus écoeurantes du populisme urbain et de son cosmopolitisme d'aéroport : se goinfrer des ``best of'' de la planète en prétendant se réclamer d'un cosmopolitisme qui s'animait d'une passion de l'humanité et visait à la libérer de l'abjection de la nécessité. [p. 98]
 

C'est surtout aux représentants de la Surclasse qu'il s'en prend le plus vigoureusement et à leur manie de se faire déposer en hélicoptère sur les pentes de neige poudreuse et vierge du Mont Elbrouz pour s'épargner la promiscuité du ski, ces contacts avilissants avec la cohue visqueuse sur les télésièges des Alpes. Par contre, par snobisme, elle sera amatrice des richesses du monde et des friandises de l'exotisme de pacotille.

[...] À leur table, le butin des biens et services du monde entier : ``fruits, épices, musiques, images des contrées les plus lointaines''. Car on peut accorder une chose à cette Surclasse : elle n'est pas ``raciste'' et même friande d'exotisme. Elle adore visiter ces précieux réservoirs de sauvagerie que sont les peuples-marchés, pourvoyeurs de gladiateurs-boxeurs et de Nubiens à plumes. [p. 105]
 

Le nomadisme de la jet society n'épargne pas le kérosène du Golfe du Mexique -- et on sait très bien que le kérosène coule à flots pour satisfaire les envies de la Surclasse !

6.21. De piètres post-philosophes.

Notons au passage que Gilles Châtelet se fait nettement plus virulent et plus blessant lorsqu'il s'en prend aux penseurs postmodernes claironnant sans complexe leurs platitudes de penseurs insipides sur la ``fin de l'Histoire'' et autres sujets médiatiquement juteux. On appréciera le jeu de glissement lexical qui métamorphose le terme post-modernisme en post-philosophie. L'exercice de composition est pertinent, mais fait carrément froid dans le dos !

On ne s'étonnera donc pas que le crépuscule de l'ère des Pétroleuses coïncide avec la production de masse des rastaquouères culturels, brillamment inaugurés par les jeunes gens de la post-philosophie qui s'offraient poirine nue à tous les risques de la pensée : ``Oui, les droits de l'homme existent ! Oui, le mal c'est le mal et le bien c'est le bien.'' [p. 102]
 

L'ironie suggérée par le terme ``production de masse'' d'élites (ou d'intellectuels télégéniques) va se poursuivre tout au long du Chapitre 10. De nouvelles formes de prédation sont en question. De nouveaux gibiers pullulent dans l'arène. Vous me recevez cinq sur cinq, vous les Décathlon qui sucez plus de 50% du marché du sport en France, vous les Casinos, les Carrefours, les Auchans et autres supermarcheries ?

Et Gilles Châtelet se fait encore plus audacieux dans la cruauté et dans la science-fiction en inventant les neurones sur pied, ce nouveau prolétariat intellectuel, cyber-bétail neurocratique, que nous sommes tous, comme de la matière première à penser, comme des steaks que le boucher découpe sur les carcasses de bovins. Ah ! on sent combien la vision crépusculaire peut se faire terrible !

Les neurones sur pied jouiront certes d'une existence plus confortable que les serfs ou les ouvriers des filatures, mais ils n'échapperont pas facilement au destin de matière première d'un marché aussi prédictible et aussi homogène qu'un gaz parfait, matière offerte en atomes de détresse mutilés de tout pouvoir de négociation pour louer leur mental, cervelle par cervelle. [p. 114]
 

6.22. La dégradation de la langue.

Dans le passage devenu si célèbre pour son invention du couple à gros sabots des Turbo-Bécassines et des Cyber-Gédéons, Gilles Châtelet s'attaque à la dégradation du langage. Il tire à bout portant sur une expression : ``oui enfin j'veux dire, typique d'un sous-langage non-élaboré et infantile. Sans prendre le temps de les commenter ici, on remarquera la finesse de ses analyses [p. 92--94] concernant ces stéréotypes langagiers qui sont révélateurs d'une non-pensée confinée dans le balbutiement.

Ce bégaiement était farouchement revendiqué par Bécassine-Pétroleuse, comme bégaiement convivial, comme acné juvénile, une moustache de maturité, comme une manière très adolescente de s'imposer par sa timidité même, d'accumuler toutes les fausses maladresses en maquillant toutes ses gaffes en paroles gracieuses [...] [p. 93]
 

En tout Gilles Châtelet éprouvait une réelle exaspération envers le relâchement du langage,

en tant qu'un tel relâchement est solidaire de toutes les sottises qui rendent possibles les démocraties-marchés dans ce qu'elles ont de plus sordide : leur manière d'incliner si adroitement à l'apathie qu'on ne se rend compte de rien10.
 

6.23. La vision crépusculaire du monde.

Le monde de l'imposture est perçu comme lugubre et carnavalesque11. L'entropie du mal économique s'est emparée du réel. Ceci justifie l'indignation inflexible et la mise en scène vertigineuse d'une nouvelle eschatologie. C'est parce qu'il est déjà trop tard pour parler que le visionnaire s'obsède à dépeindre le déclin du monde. L'erreur est déjà trop puissante, trop envahissante. Il faut donc la maximiser, exhiber intentionnellement les retournements des valeurs, dresser un tableau alarmiste du monde, pour exacerber les pessimismes. L'âge crépusculaire et sa sinistre cocasserie, ce n'est un âge d'or que pour les adversaires qui sont complaisamment arrosés par les bienfaits de la démocratie-marché. Extrapolant leur euphorie à laquelle il oppose son dégoût, le pamphlétaire concocte des images effrayantes et exécrables. Il veut restituer l'état inversé du monde dans son abomination pure. C'est d'un monde empli de fiente qu'il s'agit.

Tous s'accordent sur le remède.``La modernité, c'est d'abord une cure d'amaigrissement -- continuez à dégraisser ! Faites comprendre à vos pauvres qu'ils ne sont pas des exploités mais des ringards, des empotés, et qu'il existe des sociétés civiles moins laxistes...  celle des cormorans, par exemple. Les branches les plus élevées sont réservées aux plus forts, qui peuvent chier sur les occupants des branches du dessous. Imaginez ceux d'en bas qui récoltent tout ! [pp. 74--75]
 

6.24. La part du fantasme.

Gilles Châtelet raffole des expériences de pensée qui magnifient le pouvoir, l'intuition et la capacité de sentir. Dans le Chapitre 4 sur le Chaos, il s'éprend d'une expérience de pensée due à Bergson qui montre que le Chaos peut provenir de facteurs volontaires qui déséquilibrent à la fois les proportions physiques et l'intensité des causes dans l'univers. Cette expérience de pensée, il l'oppose farouchement à une vulgate du Chaos, qui cultive naïvement le mythe de l'auto-émergence du créatif dans le Grand chaudron baroque du chaotisant.

Dans le chapitre 1, il s'attarde aussi avec délice à décrire les séductions et les pouvoirs du geste et du corps érotique dans l'univers à demi fantasmé du Palace qu'il a fréquenté au temps de sa splendeur. Voici comment il décrit Fabrice en le parant de ses obsessions pour le geste qui bascule et réveille d'autres gestes :

[...] le prince de la Nuit savait que le maître n'est pas tellement celui qui possède mais celui qui peut déclencher, le gardien du feu des seuils et des pivotements, capable de susciter des milliers de gestes. [p. 24]
 

6.25. Éclaboussures d'algues à la chute d'un satellite dans la Mer des Sargasses.

Les fanatiques de l'anti-mondialisation se reconnaissent-ils dans le livre de Gilles Châtelet ? L'intellectuel contemporain est-il encore persuadé de son devoir de se poster comme un guetteur qui n'est là que pour veiller, se maintenir en éveil, attendre par une attention active où s'exprime moins le souci de soi-même que le souci des autres12 ?

Par rapport à toutes ces questions, par rapport au militantisme grégaire et aux divers fanatismes de gauche, tous ces catéchismes progressistes de substitution. Gilles Châtelet détonne car il pense avec une liberté impitoyable. Son objectif dans Vivre et penser comme des porcs était-il seulement politique ? Non, sûrement pas :

Mon rêve secret était d'écrire une mythologie pour les années quatre-vingt13.
 


1
 D'un écrivain que Proust admirait beaucoup : Maurice Maeterlinck, L'araignée de verre, Fasquelle, Paris, 1932, p. 207.
2
 A-t-il été choisi en collaboration avec l'éditeur à des fins commerciales ?
3
 L'honnête homme est un clandestin, par François Taillandier, Le Monde du 28 Juin 2001, supplément Savoirs d'été, p XVI.
4
 Jean-Paul Sartre, Écrire pour son époque, op. cit.
5
 Nous nous référons pour les citations à la première édition, Paris, Exils, 1998, 148 pp.
6
 Cité et souligné par Gilles Châtelet : Paul Yonnet, Jeux, Modes et Masses, Gallimard, 1985, p. 279.
7
 Paul Yonnet, ibidem
8
 Paul Yonnet, ibidem
9
 Propos recueillis par Pascal Nouvel, op. cit., p. 112.
11
 Cf. Marc Angenot, pp. 99--109.
12
 Les intellectuels en question, Le Débat, no 29, Mars 1984.
13
 Propos recueillis par Pascal Nouvel, op. cit., p. 108.