René Char, Seuls demeurent, Gallimard, La pléiade, 1983, p. 169.
[...] le pourceau, paraît-il est le seul
animal qui jamais ne regarde le ciel. Il est, affirmait mon drogman égyptien,
impossible de le maîtriser tant qu'il a le nez en terre, dans l'ordure.
Il résiste à tout, se débat comme un démon,
pousse des hurlements qui ameutent le village. Relevez-lui brusquement
le groin, il s'arrête stupéfait, sidéré, épouvanté
ou attendri à l'aspect de l'admirable voûte bleue qu'il n'avait
jamais entrevue1.
Et voici une autre histoire vraie insolite : en Corse, on se trouve souvent nez à nez avec un troupeau de cochons qui déambulent librement, obstruent la circulation, et lèchent avidement le macadam, même quand il ne pleut pas. Allez savoir pourquoi ! Heureusement qu'il y a des décharges proches dans les fossés pour se remplir vraiment l'estomac !
De l'incitation à l'envie et à l'ennui dans les démocraties-marchés ! Les mécanismes de la préconisation médiatico-publicitaire3 sont maintenant bien huilés, cette subtile incitation à être que nous serinent les nouveaux clercs médiatico-publicitaires : ``voilà ce que vous pouvez faire ou être, voilà ce que vous devriez faire, qui n'est nullement obligatoire, mais qu'il serait bien d'essayer'' ; ``drague sur la plage : faut-il faire les premiers pas ?'' ; ``customisez votre couple'' ; ``comment garder un bon mec ?'' ; ``trois semaines pour retrouver un corps d'enfer'' ; ``dix trucs pour la faire jouir''. Nous voilà condamnés à une nouvelle manière de vivre qui implique une vacuité de middle-class festive et qui exacerbe l'envie par l'offre affriolante des plaisirs. Vive la putréfaction de l'esprit ! Les nouveaux maîtres et essaimeurs de jalousie et d'envie sont collectionneurs d'objets nomades produits à Hong-Kong et à Taïwan, changent de voiture tous les ans, ont une villa sur la Costa Brava, achètent par correspondance le top-recent du multimédia dans les supermarchés électroniques de la Silicon Valley, ce sont les nouveaux centurions de l'ère technico-télécommunicationnelle. Au volant de sa voiture-bille, résistant ou pas, le bétail sur roues se presse avidement vers les nouvelles basiliques des centres commerciaux périurbains, comme centaines de milliers de paroissiens-marché gogos. Je suis, tu es, il est, nous sommes, vous êtes, ils sont des millions de pucerons-consommateurs dont les chevaliers anonymes de la Surclasse économique sucent le lait avec rapacité. Et pour beaucoup de ces protozoaires sociaux, la jouissance d'acheter surpasse les plaisirs de l'amour et de la gastronomie ! Et l'ennui informe, secrété par les élites pestilentes et activistes du multimédia-spectacle triomphe sournoisement de la pensée-patience. Voilà la société que nous fréquentons tous et qui nous envahit en secrétant suffisamment d'apathie pour que plus de quatre-vingt dix neuf pour cent d'entre nous ne trouve rien d'anormal en cela. Et depuis la parution de Vivre et penser comme des porcs il y a eu telle une accélération dans le gavage de jars qu'on ne sait plus où fourrer son groin.
Gilles Châtelet a écrit un pamphlet universel contre la circulation mondiale de la crétinisation de la masse et contre l'invisibilité du complot économique distribué dans des centaines de milliers de mains dominantes organisées en réseaux économico-médiatico-maffieux. C'est aussi contre un autre ennemi invisible et colossal, l'hydre rampante du consensus, qu'il s'est débattu âprement. Il a cumulé et dynamisé tous les moyens rhétoriques pour dénoncer fermement l'horreur dans un style ultra-véhément. Le feu d'artifice rhétorique était nécessaire.
[...] les farces mathématiques et les vaudevilles
cybernétiques [...] mettant en scène des subjectivités
mutilées de ``joueurs'' farcis de roublardise et de bon sens, et
censées introduire l'homme moyen aux bonnes manières : celles
de l'envie et du contrat5.
[p. 60]
Ici, le jeu de mot (farces-farcis) vient renforcer la mise en relief de la superficialité de la théorie économique des jeux, le tout se terminant par une antiphrase sur les bonnes manières que le jeu souhaite imposer aux citoyens-thermostats. Mais de fait, cet humour est très noir, il est immédiatement annulé par le vertige que l'on éprouve en prenant conscience que cet ordre est cyniquement dépeint et imposé sournoisement par des comportements ludiques, par ces ``innocents'' jeux de société. La finale cruelle du mouvement châtie toute hilarité folklorique.
Tirons un deuxième exemple du chapitre 7. Par glissement sémantique acerbe, Gilles Châtelet s'en prend au Robinson à roulettes, cet homme qui est le fruit d'une société entièrement tournée vers la bagnole, à ce qu'il faudrait appeler le ``pétro-nomadisme'' qui tourne souvent, ajoute-t-il, au ``pétainisme à roulettes''. La vision utopique d'automobilistes occidentaux hyper-fluides circulant dans des tunnels transcontinentaux libres de tout embouteillage (la fameuse social-fiction du révérend Moon ; d'autres ont imaginé des autoroutes suspendues dans l'atmosphère ou un Japon à sept étages, projets irréalisables sauf à une échelle financière astronomique et qui témoignent de toute façon d'une très grande naïveté quant à la nécessaire gestion des pestilences et des viscosités socio-économiques), cette architecture à la Piranèse est chassée par une expérience de pensée évidente, par une vision plate et laide, qu'inspire la connaissance concrète du boulevard périphérique parisien :
On pourrait craindre le pire : imaginez
nos millions de petits rhinocéros coincés dans un des grands
boyaux de M. Moon ! Ils beuglent fort leur ``liberté'' et, de près,
ont l'air un peu hargneux dans leurs carosseries, mais vus du sommet du
``grand alambic'', forment une masse fluide parfaitement docile, qui ne
demande qu'une chose :
rouler sans problème. [p. 78]
Le lexique de l'animalité (référence évidente à Ionesco) et l'accumulation de métaphores dégradantes accentuent la causticité satirique. L'autoroute fantastique souterraine et ne polluant pas se transfigure. Elle devient un boyau pollué qu'engorgent des millions de citoyens liquéfiés, ramollis, empâtés, à qui il ne reste plus que le plaisir de ne pas ralentir au volant de leur petit bolide. Et quelle ironie satirique dans la structure de la deuxième phrase : de près seulement, ces rhinocéros (l'image est très péjorative) qui klaxonnnent comme des boeufs, sont un peu rugueux certes, prennent des colères ridicules et parlent comme des charretiers, mais ces viscosités-là, ce frottement social dans les métros, cette promiscuité du pétro-nomadisme, tout cela ne les concerne qu'eux ; ils peuvent bien en souffrir, cela ne concernera jamais la Main invisible et le Grand Alambic distillant l'ennui qui les contempleront toujours comme une masse fluide parfaitement docile et bien dominée, comme une pâte à vomir dans les tuyaux.
La parole pamphlétaire de Gilles Châtelet est à mille lieues de telles satires professionnelles et consensuelles. En vérité, il est difficile de discerner, de découvrir par soi-même le lieu d'où il parle, de mesurer le magnétisme de ses gerbes explosives. En tout cas, la satire est cruelle, elle profile des visions implacables et nullement répétitives. C'est de dérives inexorables qu'il est le plus difficile de prendre conscience. Aussi, la parole, comme le style, manifeste de l'inflexibilité. La pensée se fait acharnée dans la dénonciation de l'absurde. Ce qui est crucial ici, c'est l'engagement absolu dans la guerre politique et rhétorique. En témoigne ce passage anti-automobile très appuyé qui s'entame dans la fureur et fait usage -- chose rare dans l'ouvrage -- d'un terme grossier :
Qu'importe si la bagnole tue,
pollue et rend souvent parfaitement con, sa prolifération
détruit tout espace urbain digne de ce nom, puisque l'enjeu
est d'assurer la domestication de gigantesques masses humaines [...]. [p.
79]
Tu bouges ou tu crèves !
Les plus audacieux des socio-politistes ont même osé comparer
le Grand Alambic de la société tertiaire de services à
une immense autoroute. Mais c'est surtout l'inverse qui est vrai : pas
d'autoroute, pas de Grand Alambic ! [p. 77]
Deux formules brusques et courtes qui sont en relation d'homologie encadrent
ce passage. Ici, Gilles Châtelet semble renverser facilement et gratuitement
la relation de dépendance entre une démocratie-marché
et les nébuleuses d'hommes moyens au volant de leur voiture,
mais il n'en est rien : l'autoroute et sa symbolique de circulation sont
indispensables au bon fonctionnement de la thermocratie. Tout le chapitre
7 va d'ailleurs broder autour de ce renversement en accentuant progressivement
l'effet d'absurde. Une nouvelle formule fait écho au paragraphe
d'ouverture :
'
Pas de bagnoles, pas de démocratie-marché
! [p. 79]
La manipulation passe d'abord par le martèlement. Donc Gilles Châtelet martèle pour parodier. C'est alors une véritable accélération des paralogismes qui nous est livrée lorsqu'apparaissent des citations du socio-politiste Paul Yonnet. Et tout s'éclaire d'un seul coup : ce n'est pas Gilles Châtelet qui caricature le nouvel ordre turbo-mercantile, c'est toute une ``littérature'' capable de fabriquer une panoplie de ``mentalités autoroutes''. La lubrification doxique est nécessaire. C'est même un art du sophisme particulièrement indécent qui abuse de l'adverbial ``bref'', ce mot de liaison sophistique omnipotent :
Dès que l'on ouvre le ventre des critiques
de l'automobile, on découvre -- au nom de l'Être suprême
-- une mise en cause de l'autonomobilité, une apologie des
contraintes collectives, bref une attaque frontale (et pas
si implicite que cela) contre la démocratie6.
[p. 80]
Les raccourcis toxiques sont une arme à double tranchant ! Ce talentueux chien de garde de l'ordre cyber-mercantile persiste et signe. Répéter un même argument fallacieux bien enregistré par le lecteur a plus d'impact que n'importe quoi d'autre :
Une société obligeant les voitures
à ne pas dépasser les 20 km/h, comme en rêve Ivan Illich,
supprimerait à peu près sûrement les risques de mort.
Mais elle ne serait plus à coup sûr une démocratie7.
[p. 81]
Et l'on peut poursuivre joyeusement les extrapolations en enfilade sur le même sacro-saint principe de la démocratie-marché :
[...] toute atteinte [aux décisions individuelles]
étant comprise comme l'indice possible d'autres atteintes, le
signe possiblement avant-coureur d'un enchaînement antidémocratique
à l'échelle de la société tout entière8.
[p. 81]
Le lecteur est littéralement assomé de conviction par tant de vigueur démonstrative. Les sophismes affectionnent l'invincibilité et savent se donner des airs d'auto-persuasion à répétition !
La pratique de la mise en exergue dans les débuts de chapitre offre de précieux témoignages quant à la circulation de raccourcis sophistiques. Ces longues citations avec auteur que l'on découvre dans le corps du texte sont aussi très intentionnellement choisies pour leur caractère captieux et passe-partout dans l'opinion. On remarquera que Gilles Châtelet éprouve de l'attirance pour les passages qui dégagent violence auto-persuasive et syntaxe explosive. Ce sont les passages de type ``Eurêka'' économique qui attirent son attention. Ce sont aussi des raccourcis dangereux qui bafouent toute la rigueur de pensée mais qui plaisent suffisamment à l'homme moyen qui cherche à éclairer son opinion spontanée par le recours à l'autorité des oracles du nouvel ordre cyber-mercantile. En tant que mathématicien, Gilles Châtelet éprouve une exaspération infinie pour ces raisonnements fallacieux. Il enrage contre la circulation benoîte de la niaiserie. Ce qui est encore plus exaspérant, c'est de voir les nouveaux pseudo-intellectuels médiatiques accélérer les erreurs et distiller gaiement tous l'alchimie subtile de la décadence spirituelle.
Un point fixe peut émerger
du Chaos des volontés des Robinsons, à condition, bien sûr,
qu'elles ne débordent pas les férocités rationnelles
admises pour l'``homme moyen''. [p. 60]
Férocités rationnelles, l'oxymore est percutant : cet instinct de fauve par lequel on s'entre-dévore joyeusement cède aux rééquilibrages miraculeux de la moyennisation. Les excentricités sont permises, car savamment jugulées par la domination des différentielles et du principe des optimas sociaux. Le marché libre saisit enfin à la gorge l'anarchisme romantique pour le noyer dans sa Mer des Sargasses économique.
En fait, pour Gilles Châtelet, il y a ici un deuxième niveau d'ironie plus aigu, plus cinglant, et plus douloureux. Pour le mathématicien-philosophe qui a été le penseur des points de charnière et de pivotement, penseur de l'ambiguïté créatrice de concepts, penseur qui a débusqué ce qui jaillit ensemble dans un roulement sans glissement, toute cette pseudo-science dégradée des maxima et des minima nous fait prendre des vessies pour des lanternes ! Et -- comble de l'horreur spéculative ! -- elle nous propose une représentation absolument naïve et trompeuse de ce qui se joue au centre des points fixes : l'articulation, multiplicateur de virtualités. Et le voilà ainsi qui se récrie comme pour brandir sa connaissance philosophique à l'encontre des recettes toutes faites de la microéconomie :
Comprendre un levier ou une balance, ce n'est
pas se laisser piéger par l'opposition des forces mais saisir
le point de pivotement qui organise l'espace où elles peuvent
virtuellement travailler. [p. 60]
Pourquoi ne pas rendre encore plus acérée
l'offensive de la thermocratie en inventant une microphysique
de l'obéissance , une neurocratie qui permettrait
de frôler le zéro absolu du politique et ferait passer d'une
paix thermocivile à une paix cyber-civile[p.
66]
On joue encore ici sur l'existence de termes collatéraux (microéconomie, paix armée, neurophysiologie et la riche famille des -craties) qu'il s'agit de ridiculiser par des hybridations inhabituelles et de plus en plus loufoques, quoique le contenu de réalité qui se profile soit réellement alarmant. Encore une fois, le rire est bien jaune et l'humour est bien noir. Quel sado-masochisme lexical !
Le pamphlet est un genre quasiment manichéen : il y a dans le monde une imposture travestie en authenticité, le scandale pullule dans la confusion des valeurs. De là la propension du pamplétaire à fomenter des couplages notionnels hybrides manifestant subtilement les paradoxes axiologiques auxquels conduit la confusion des ``vraies'' valeurs.
On trouve par exemple des amalgames volontaires qui aboutissent à des oxymora idéologiques comme par exemple l'anarchie rationnelle qui répond à la férocité rationnelle :
la férocité rationnelle des Robinsons
panélistes ouvait enfin céder la place à une captivante
``anarchie rationnelle''. [p. 67]
Les couplages notionnels sont très fréquents dans le pamphlet de Gilles Châtelet. Comme des superballes, ils rebondissent lestement au-dessus d'eux-mêmes. Ce sont des fugues qui interprètent autant de contrepoints magnétisant tout le texte. Ce sont des structures ouvertes comme les branches d'une hyperbole.
Par exemple, dans le chapitre 6 consacré à la fluidification de l'économie mondiale, la démocratie-marché se transforme à juste titre en démocratie hydraulique, image qui se métamorphose encore par référence aux despotismes hydrauliques de Karl Wittfogel.
Les effets de glissements notionnels s'accompagnent de la démultiplication des greffons lexicaux locaux, conduisant à des expressions telles que l'Ordre cyber-mercantile contemporain, le droit de cuissage moderne, ou encore les gogos-nomadables symétrisables à merci.
Mentionnons aussi un couplage philosophique particulièrement cinglant :
Bref, lui faire miroiter une immanence de pacotille
-- celle de l'``homme moyen'' -- pour mieux asseoir la transcendance de
l'équilibre. [p. 64]
C'est encore un procédé-symptôme de la parole pamphlétaire : l'imposture est scandaleusement mêlée à l'authenticité, le mensonge entrelacé au vrai. Quelle pollution mentale ! Chez Gilles Châtelet, le discours entretient les ambiguïtés. Sans prévenir, la parole passe de la critique directe au discours prêté à l'adversaire. La dissociation des registres demande donc un effort constant au lecteur.
Les points d'équilibre sont une
sinécure pour le Robinson consommateur : il
peut y savourer toute la volupté du choix, sans subir
les évidentes pressions du ``trop'' et du ``pas assez''.
Qui ne saurait envier à l'``homme moyen'' -- ``que
nous sommes vous et moi'', dirait l'empiriste mercantile
-- ce statut d'âne de Buridan euphorique dont
la seule contrainte est de choisir le choix. Qui n'aimerait pas, ne
fût-ce que pour quelques secondes, jouer à
choisir, goûter à ces frissons
de la mise en balance, aux délices de ces
dispositifs qui vous hissent et vous
font
flotter hors des rapports de force et des
affrontements ? Qui ne serait pas friand de ces
flottements
hors de la gravité ? [p. 58]
Quel travail de coquetterie littéraire ! Celle-ci n'est pas gratuite : elle est suscitement ironique d'intuitions nouvelles quant au cocon des caprices indécis de la consommation !
Jeunes nomades, nous vous aimons ! Soyez encore
plus modernes, plus mobiles, plus fluides, si vous ne voulez pas finir
comme vos ancêtres dans les champs de boue de Verdun. Le Grand Marché
est votre conseil de révision ! Soyez légers, anonymes et
précaires comme des gouttes d'eau ou des bulles de savon : c'est
l'égalité vraie, celle du Grand Casino de la vie ! Si vous
n'êtes pas fluides, vous deviendrez très vite des ringards.
Vous ne serez pas admis dans la Grande Surboum mondiale du Grand Marché...
Soyez absolument modernes -- comme Rimbaud -- soyez nomades et fluides
ou crevez comme des ringards visqueux ! [p. 71]
Le discours injonctif au mode impératif qui s'ouvre par une apostrophe se structure ensuite sur un mouvement anaphorique marquant trois temps forts : Soyez encore plus modernes, Soyez légers, Soyez absolument modernes ! Le tout préparant l'horrible chute : le sort impitoyable réservé à ceux qui ne seront pas aptes : crevez comme des ringards visqueux. Refusez ce mode de vie, ou vous serez aussi inexistants que les jeunes martyrs de la Grande Guerre ! Cette fin brutale montre combien la déclaration est lourde de menaces ! D'un seul coup, la tonalité précédente est perçue comme tragique : sont mis en exergue le cynisme et l'hypocrisie de la déclaration initiale : ``[...] Nous vous aimons !'', émanant de ce penseur paternaliste, pilier de cabinets ministériels qui veut flatter les instincts ludiques d'une jeunesse jugée disponible, malléable et ivre de fluidité. Entretenir subtilement l'illusion de liberté qui permet de mieux assouvir l'instinct de dominer les masses, voilà les coulisses !
On observe aussi un parallélisme dans la figuration paradoxalement allégorique du Grand Marché qui devient le Grand Casino de la vie, le tout agrémenté d'un effet hyperbolique qui s'achève encore sur une éclosion comique : Grande Surboum mondiale du Grand Marché.
Le Dieu caché, comme générateur
de symétrie visant à pulvériser et à réguler
est désormais un diptyque : il possède désormais un
volet politique, l'envie -- qui secrète la Boîte noire
-- , réplique du volet économique, le besoin -- qui
secrète le Point fixe. [p. 64]
Voici un autre passage qui est consacré, sans aucune antiphrase, avec une certaine solennité propre à l'écriture classique, à la défense convaincue de l'excellence intellectuelle.
Une connaissance même sommaire de pays comme
l'Allemagne, l'Angleterre ou la France montre pourtant que les périodes
les plus brillantes de leur histoire ont toujours résulté
d'une capacité à aménager des espaces à l'abri
des pressions de la demande sociale immédiate, des hiérarchies
en place, et donc aptes à accueillir de nouveaux talents sans distinction
de classe, bref à abriter une aristocratie culturelle qui ne soit
pas cooptée par la naissance ou l'argent. [p. 16]
Deuxième exemple : dans Vivre et penser comme des porcs, Gilles Châtelet cite très longuement un texte du socio-géographe Jacques Lévy, qu'il présente comme ce qui est devenu un manifeste des Néos-Bécassines et des Néos-Gédéons du monde tout entier [pp. 94--96], en s'excusant habilement d'ennuyer le lecteur qui est au contraire ravi de découvrir ce morceau d'anthologie.
Troisième exemple, le texte suivant, tiré du Chapitre 6. Après avoir exacerbé le paradoxe de l'horizon de la fluidité absolue et avoir ironisé (Être un aristocrate du volatil !) Gilles Châtelet prend appui sur une construction orchestrée par un crescendo pour convaincre puissamment le lecteur et rappeler qu'il y a des chaînes industrielles et économiques sordides qui produisent du virtuel pur. L'effet caténaire est renforcé par la chute : l'image finale du coolie se profile dans la personne du matelot famélique, qui est la seule et la dernière trace d'humanité de cette liste, mais dans ce qu'elle a de plus dégradé.
Derrière la machine, l'entretien de la
machine. Derrière les cuves, le nettoyage des cuves. Derrière
l'unité de contrôle du cracking, tout le site pétrochimique
avec son pullulement de travaux fractionnés, de régie, d'intérim,
et les hommes qui font l'emballage, la manutention, le transport, l'entretien,
les grosses réparations, les tranchées et le grattage des
tuyaux. Derrière la grande entreprise, le tissu des petites. Derrière
les droits syndicaux concédés et le labyrinthe des commissions
paritaires, l'armée des sans-droits, et la matraque, la milice privée,
le tueur. Derrière la façade de Shell, les bidonvilles flottants
immatriculés au Liberia et leurs matelots faméliques embarqués
à Hongkong ou à Singapour. [pp. 74--75]
Rien à redire : le concret percute. Ce pourrait être du Gilles Châtelet. Ou alors il a imité cette manière de finir ses phrases par une remarque concrète écoeurante. En tout cas, il a l'art de mettre le grappin sur des passages fracassants et d'en tirer du jus. A-t-il pratiqué le pastiche en guise d'exercice ?
Dans ce passage, il est évident que l'écriture entrelace de multiples procédés rhétoriques qui ont dû plaire à Gilles Châtelet. Deux procédés s'allient : l'anaphore et la question oratoire, le tout souvent renforcé par des effets d'accumulation où pullule la litanie de listes organisées ou hétéroclites, inattendues, achevés par des éléments qui font rire par excès de concrétude, qui sont aussi des effets de chute particulièrement cyniques et cruels. ``Le grattage des tuyaux'', franchement, c'est du Gilles Châtelet.
Inspiré par toute la littérature quasi-délirante des vestales du nouvel ordre cyber-mercantile, Gilles Châtelet s'est laissé séduire par ces tables gigognes de métaphores et d'alliances de mot. C'est un strip-tease social stigmatisant l'indécence de la démocratie-marché hydraulique.
L'inventivité linguistique dans la description de l'``homme moyen'' comme déchéance statistique dérive rapidement vers la mise en capsule de l'immonde, du dégoûtant, de l'écoeurant. Ces hommes qui forment un audimat servile et provincial sont réunis en agrégats peu ragoûtants. Gilles Châtelet accentue les connotations de répugnance et d'abjection.
Ce terminus de l'Histoire ne serait-il, après
tout, que la découverte d'une forme optimale de termitière,
ou plutôt de yaourtière à classe moyenne --
dont Singapour serait le sinistre modèle -- gérant les fermentations
mentales et affectives minimales de protozoaires sociaux. [pp. 18--19]
·
Être passé de la chair à canon à la chair à
consensus et à la pâte à informer est certes un ``progrès''.
Mais ces chairs se gâtent vite : la matière première
consensuelle est essentiellement putrescible [...] [p. 17]
·
[...] utiliser les matières premières fournies par les foules
impulsives et mobiles pour manufacturer de la chair à équilibres
politico-économiques [...] [p. 68]
La puissance de frappe des démocraties-marchés est présente dans tout un lexique évoquant brutalement les effets de l'agression. Au malaxage se substitue la vision du tranchant, de l'amputation. C'est une accumulation de participes passés passifs qui achèvent de restituer l'agressivité de la domination dissimulée. Il est question des subjectivités mutilées [p. 60], de psychologies mutilées de cyber-zombie pour la Surclasse [p. 128], de volontés atrophiées et parquées [p. 62], de centaines de millions de destins qui peuvent être broyés avec le minimum de bruit. Le lexique de l'amputation concerne également les rebelles à la mise en place sournoise de l'ère Mitterand. La castration se dit sans déguisement : émasculer une tradition de gauche combative pour installer les niaiseries des démocrates modernistes [p. 27]. Résumons ces données.
· [...] des subjectivités mutilées[...] [p. 60]
· [...] volontés atrophiées et parquées [...] [p. 62]
· [...] des centaines de milliers de destins peuvent être broyés avec le minimum de bruit [...] [p. 65]
·
[...] le malaxage en peuples-marchés et cyber-bétails reversibles
n'a pas encore triomphé [...] [p. 107]
La vision de la dégradation sous-tend aussi tout un lexique composite évoquant des symptômes de dysfonctionnement, de dérèglement cérébral, et des processus sournois de dissémination du mal engendrés par la puissance du marché. Les agrégats sont dociles, démontables et nomadables à merci [p. 62]. Les jeunes cavaliers chargés d'objets nomades sont boulimiques, constipés, stressés, abrutis, branchés sur d'incroyables thermostats [p. 104]. Le principe de fluidité va s'immiscer partout, doué semble-t-il d'une faculté de prolifération et de mutation aussi redoutable que celle d'un virus [p. 73]. Le mode de propagation est dépeint par la métaphore filée comme un processus d'ordre biologique. L'économique est perçu comme un prodigieux opérateur de régulation et d'anésthésie sociales [p. 62].
Omniprésent dans le texte, le lexique de la corruption vilipendie la circulation intestine de la décomposition mentale.
· Un Chaos d'eaux dormantes primordiales, mélange équivoque de Ciel et de Terre en état de putréfaction ontologique [...] et qui resterait captif de cet état si un autre Dieu ne se décidait pas à les réparer. p. 34.
· Aux immondes auto-régulations des cloaques de l'envie, à ses ingrédients sociaux hautement putrescibles mais maladifs et globalement invertébrés, Hearst opposait toute la santé et toute la pugnacité de la haine [...] p. 85.
· [...] dans tout ce qui se trame dans les cuves, avec leurs fermentations et leurs macérations, certes un peu répugnantes pour le profane, mais généreuses en grands crus, en fromages de renom [...] [p. 73].
·
avoir su tirer profit d'une certaine putréfaction des idées
libertaires [...] [p. 106]
C'est aussi un jeu de métamorphoses de la putréfaction placé en decrescendo dégradant coiffé par une métaphore osée et délétère : la scatologie des cerveaux.
On a presque réussi à transformer
un grand peuple en audimat servile et provincial et une partie de son élite
intellectuelle en populace compradore, en quarteron de commis éditorialistes
des formidables cabinets d'aisance mentale que sont les démocraties-marchés.[p.
18]
C'est pourquoi [le techno-populisme] adore transfigurer
ses Agrippines, ses Thénardiers et ses Tartarins en Gavroches de
plateaux télévisés qui pourfendent les ``privilèges''
et se goinfrent de Justes Causes. [p. 17]
Ces personnages affublés de défauts majeurs, sont par un coup de baguette magique transformés sur les plateaux télévisés en Gavroches. Or Gavroche est le personnage révolutionnaire pur, angélique, par excellence (``cette petite grande âme venait de s'envoler'', écrit Victor Hugo). En les assimilant à Gavroche, on leur enlève tout ce qu'ils ont de vicieux : la cruauté, l'envie, la vantardise, l'avarice, la méchanceté, etc. La transfiguration met virtuellement en exergue de la naïveté et de l'héroïsme -- immédiatement annihilés par la détermination ``de plateaux télévisés'' qui fait éclater l'antiphrase. Inutile d'expliciter l'imposture.
Ainsi donc, feu sur cet ensemble de nouveaux riches de la Surclasse ! feu sur ces bergers du techhno-populistes, sur ces socio-politologues avec leur air de bellâtre de Sciences Po', sur ces partisans branchés de la contre-réforme libérale, sur ces maîtres du Cac 40 et des indices Nasdaq, sur tous ces Chevaliers surexcités de la finance,
possédant en quelque sorte le droit
de cuissage moderne -- celui de ``symétriser'' les autres --,
des patients du futur cyber-bétail, gogos-nomades symétrisables
à merci. [p. 111]
Feu sur ces condotierri du XXIe siècle, sur ces capitalistes-gangsters qui se concoctent une situation d'oligopole, sur cette Surclasse nomade égoïste, sur cette élite volatile de prédateurs, sur ces teneurs de marché, sur ces Maîtres du crédit, sur ces Chevaliers-opérateurs, sur ces Grands prêtres du fluide et du chaotique qui sont les virtuoses des contagions mimétiques et des stratégies autovalidantes, sur ces gros comiques boursiers, sur ces maquignons du dressage cognitif, etc.
Ici, l'avalanche lexicale n'a rien de gratuit ni d'exagéré, puisque notre monde a laissé enfler les lobbies et proliférer le cancer des relations de pouvoir. Prédation, domination et contrôle avantageux des masses ont pris une nouvelle saveur pour qui a su se placer en haut des pyramides insoupçonnées, se jucher sur les fléaux des grandes balances sociales, là où la décision de réajuster un smic ou de majorer de deux pour cent un prix avant de déclencher les soldes ont des conséquences phénoménales sur l'enrichissement personnel d'une poignées de gros capitalistes-copains.
Le chapitre 11 occupe une place centrale dans l'analyse impitoyable du nouvel ordre de la domination des masses. La nouvelle Surclasse exerce une oppression beaucoup plus profitable, jouissive et perfide que ne le faisait la caporalisation d'antan avec ses crises d'autorité de gardes-chiourme de pensionnat. D'après la page 108, c'est à Jacques Attali que Gilles Châtelet emprunte ce néologisme : ``Surclasse''. Ne faut-il pas le prendre au premier degré, comme l'a fait, semble-t-il, Attali (la surclasse = la classe supérieure, ayant une supériorité incontestable) ?
Notons au contraire l'ironie avec laquelle Gilles Châtelet s'empare du terme, le dotant d'une majuscule emphatique. En effet, le préfixe sur, qui se greffe sans trait d'union, évoque l'idée d'excès de manière parfois à demi-ironique : suréquipé, surdoué, etc., alors que le préfixe sous-, avec son trait d'union, ce vrai passe partout, peut s'adjoindre à tous les mots de la langue, avec sa connotation négative et humoristique : sous-règne, sous-littérature, sous-alimentation, sous-employé, sous-garde, sous-fiffre, sous-prolétaire, et surtout sous-classe. Le mot Surclasse a donc de quoi amuser tous les petits lapins moqueurs que le prestidigitateur Gilles Châtelet tire de son sac.
Gilles Châtelet s'en prend aussi très sévèrement, très lucidement et très acerbement à notre richesse matérielle, à notre avidité entretenue par le marché, à notre voracité de surconsommateurs, toujours prêts que nous sommes à nous gaver des ``best-of'' de la planète.
Nous venons de mettre le doigt sur l'une des manies
les plus écoeurantes du populisme urbain et de son cosmopolitisme
d'aéroport : se goinfrer des ``best of'' de la planète
en prétendant se réclamer d'un cosmopolitisme qui s'animait
d'une passion de l'humanité et visait à la libérer
de l'abjection de la nécessité. [p. 98]
C'est surtout aux représentants de la Surclasse qu'il s'en prend le plus vigoureusement et à leur manie de se faire déposer en hélicoptère sur les pentes de neige poudreuse et vierge du Mont Elbrouz pour s'épargner la promiscuité du ski, ces contacts avilissants avec la cohue visqueuse sur les télésièges des Alpes. Par contre, par snobisme, elle sera amatrice des richesses du monde et des friandises de l'exotisme de pacotille.
[...] À leur table, le butin des biens
et services du monde entier : ``fruits, épices, musiques, images
des contrées les plus lointaines''. Car on peut accorder une chose
à cette Surclasse : elle n'est pas ``raciste'' et même friande
d'exotisme. Elle adore visiter ces précieux réservoirs de
sauvagerie que sont les peuples-marchés, pourvoyeurs de gladiateurs-boxeurs
et de Nubiens à plumes. [p. 105]
Le nomadisme de la jet society n'épargne pas le kérosène du Golfe du Mexique -- et on sait très bien que le kérosène coule à flots pour satisfaire les envies de la Surclasse !
On ne s'étonnera donc pas que le crépuscule
de l'ère des Pétroleuses coïncide avec la production
de masse des
rastaquouères culturels, brillamment inaugurés
par les jeunes gens de la post-philosophie qui s'offraient poirine nue
à tous les risques de la pensée : ``Oui, les droits de l'homme
existent ! Oui, le mal c'est le mal et le bien c'est le bien.'' [p. 102]
L'ironie suggérée par le terme ``production de masse'' d'élites (ou d'intellectuels télégéniques) va se poursuivre tout au long du Chapitre 10. De nouvelles formes de prédation sont en question. De nouveaux gibiers pullulent dans l'arène. Vous me recevez cinq sur cinq, vous les Décathlon qui sucez plus de 50% du marché du sport en France, vous les Casinos, les Carrefours, les Auchans et autres supermarcheries ?
Et Gilles Châtelet se fait encore plus audacieux dans la cruauté et dans la science-fiction en inventant les neurones sur pied, ce nouveau prolétariat intellectuel, cyber-bétail neurocratique, que nous sommes tous, comme de la matière première à penser, comme des steaks que le boucher découpe sur les carcasses de bovins. Ah ! on sent combien la vision crépusculaire peut se faire terrible !
Les neurones sur pied jouiront certes d'une existence
plus confortable que les serfs ou les ouvriers des filatures, mais ils
n'échapperont pas facilement au destin de
matière première
d'un marché aussi prédictible et aussi homogène qu'un
gaz parfait, matière offerte en atomes de détresse mutilés
de tout pouvoir de négociation pour louer leur mental, cervelle
par cervelle. [p. 114]
Ce bégaiement était farouchement
revendiqué par Bécassine-Pétroleuse, comme bégaiement
convivial, comme acné juvénile, une moustache de maturité,
comme une manière très adolescente de s'imposer par sa timidité
même, d'accumuler toutes les fausses maladresses en maquillant toutes
ses gaffes en paroles gracieuses [...] [p. 93]
En tout Gilles Châtelet éprouvait une réelle exaspération envers le relâchement du langage,
en tant qu'un tel relâchement est solidaire
de toutes les sottises qui rendent possibles les démocraties-marchés
dans ce qu'elles ont de plus sordide : leur manière d'incliner si
adroitement à l'apathie qu'on ne se rend compte de rien10.
Tous s'accordent sur le remède.``La modernité,
c'est d'abord une cure d'amaigrissement -- continuez à dégraisser
! Faites comprendre à vos pauvres qu'ils ne sont pas des exploités
mais des ringards, des empotés, et qu'il existe des sociétés
civiles moins laxistes... celle des cormorans, par exemple. Les branches
les plus élevées sont réservées aux plus forts,
qui peuvent chier sur les occupants des branches du dessous. Imaginez ceux
d'en bas qui récoltent tout ! [pp. 74--75]
Dans le chapitre 1, il s'attarde aussi avec délice à décrire les séductions et les pouvoirs du geste et du corps érotique dans l'univers à demi fantasmé du Palace qu'il a fréquenté au temps de sa splendeur. Voici comment il décrit Fabrice en le parant de ses obsessions pour le geste qui bascule et réveille d'autres gestes :
[...] le prince de la Nuit savait que le maître
n'est pas tellement celui qui possède mais celui qui peut
déclencher, le gardien du feu des seuils et des pivotements,
capable de susciter des milliers de gestes. [p. 24]
Par rapport à toutes ces questions, par rapport au militantisme grégaire et aux divers fanatismes de gauche, tous ces catéchismes progressistes de substitution. Gilles Châtelet détonne car il pense avec une liberté impitoyable. Son objectif dans Vivre et penser comme des porcs était-il seulement politique ? Non, sûrement pas :
Mon rêve secret était d'écrire
une mythologie pour les années quatre-vingt13.