§5. Topologie rhétorique du discours pamphlétaire

L'homme indigné, celui qui se lacère la chair de ses propres dents (ou, à défaut de lui-même, Dieu, l'univers, la société), celui-là peut être placé plus haut au niveau moral que le satyre riant et content de lui-même.

Nietzsche, Par delà Bien et Mal, §57.

5.1. Étymologie.

Les diverses sources1 ne s'accordent pas sur l'origine du mot ``pamphlet'' : de ``palme-feuillet'' pour désigner un ``feuillet'' qui tient dans la paume (``palme'') de la main, attesté par le Larousse illustré, au rapprochement opéré par le Bescherelle pour qui le mot viendrait de pan, tout, et flgw, je brûle (le pamphlet est un brûlot) en passant par une possible origine espagnole ``papelete'' ou latine ``Pamphila'', l'étymologie semble à première vue difficile à établir. Mais le Littré, suivi en cela par le Grand Robert, qui définissent tous deux le pamphlet comme un petit livre de peu de page, court écrit satirique qui attaque avec violence le pouvoir établi ou l'opinion prévalente, s'accordent pour faire remonter le terme anglais ``pamphillet'' au nom de  Pamphilus, auteur supposé d'un poème dialogué en latin du début du XIIIe siècle. Cette dérivation est confirmée par l'édition en 1917 par J. de Morawski de la version vulgaire du Phamphilus, intitulée Pamphile et Galatée.

Dès le XVIIe siècle, le pamphlet désignait un texte de quelques pages seulement traitant de questions d'actualité, sur le mode de l'attaque, à la limite de l'injure et de l'invective directe, bref une sorte de tract, de feuille volante ou brochure d'une vingtaine de pages, un écrit de circonstance et d'humeur, qui traite d'une controverse éphémère et qui est destiné à être écrit, imprimé, lu, déchiré prestement puis jeté et détruit sans attendre comme on se débarrasse d'une lettre d'insultes stigmatisantes ou d'une pièce à conviction compromettante.

À partir du milieu XIXe siècle, peu après la naissance de la grande presse quotidienne qui supplantait la circulation de toute une série de feuilles occasionnelles (``où le livre ne pénètre pas, le journal arrive. Où le journal n'arrive pas, le pamphlet circule''), l'organisation sémantique du terme se modifie de manière à recouvrir des ouvrages hétérogènes de plus d'une centaine de pages, comme Les grands Cimetières sous la Lune  de Bernanos, et d'autres écrits polémiques, satiriques plus élaborés ou libelles2  diffamatoires. Si le pamphlet est l'arme de la liberté d'opinion, il est aussi tenu en haute suspicion : c'est un petit livre de sarcasmes dictés par un esprit violent et spirituel.

5.2. Voisinages typologiques.

D'autres genres s'en rapprochent ou se confondent en partie avec lui : la polémique, terme emprunté au grec p o l µik o V, ``relatif à la guerre''. Le mot suppose en effet une conception guerrière  de la parole qui va bien au-delà de la simple argumentation. Apparu pendant les guerres de Religion, ce terme signale la poursuite d'une bataille ``avec d'autres armes'', celles d'une praxis argumentative condensée qui s'oppose à la ``praxis longue'' de la dialectique classique. C'est de littérature de combat qu'il s'agit, voire de combat tout court, à coup de bec, à coup de plume.

Il y a aussi la controverse, du latin controversia, ``tourné contre'', mot qui ne se distingue guère de polémique. Ce peut être de la dispute sur des principes absolus, sur des dogmes théologiques. Il y a aussi le terme ``brûlot'' (XVIIe siècle), synonyme expressif de pamphlet, ``oeuvre qui a pour objet de tout brûler'', qui au sens étymologique désignait un flotteur enflammé que l'on lâchait au milieu de navires ennemis pour les incendier.

Il y a aussi la lettre d'injures personnalisées, sorte de règlement de compte ``par correspondance'' truffé d'invectives que l'on irradie sans s'exposer aux risques de la confrontation directe. Elle appartient à ce genre littéraire souterrain auquel les surréalistes, notamment sous l'impulsion d'André Breton, avaient ménagé une place non négligeable.

5.3. Cruauté scripturale.

En tout état de cause, le pamphlet, c'est de la polémique écrite, construite et calculée pour être particulièrement violente. Son auteur recherche à atteindre la limite de l'explosion verbale dans chaque phrase. Son seul but est de frapper l'hydre du scandale en plein coeur. C'est une bombe littéraire élaborée méticuleusement pour provoquer un attentat subversif mais salvateur qui seul pourra crever des bulles graisseuses d'hypocrisie et de mensonge malfaisants. Il s'agit de provoquer une détonation du subjectif et de la singularité dans l'universel. Seule cette violence canonnière que l'on propulse à coup de plume pourra redonner vie à quelques vérités écartelées et bafouées. Il s'agit de provoquer une blessure du monde par l'écriture et par la pensée.

Si la simple invective, qui cherche à atteindre l'adversaire par l'agression verbale injurieuse est fondamentalement subordonnée à la persuasion, si la simple polémique  est contrainte d'établir des divergences en marquant un terrain dialectique où doit se déployer une argumentation rationnelle, si la simple satire se contente de jeter un regard amusé et cynique sur un monde de pitres où la conscience a cessé de se reconnaître, le pamphlétaire, lui, au contraire, réagit convulsivement devant un faisceau d'impostures scandaleuses. Il est quant à lui emporté par une tempête de la pensée dans laquelle l'intuition est aspirée vertigineusement vers de nouvelles visions du monde.

5.4. On naît pamphlétaire.

Un vrai pamphlétaire naît pamphlétaire, il est  pamphlétaire. Inutile d'insister sur le fait que son développement personnel ultérieur consistera à accentuer ce faisceau de traits tendanciels qui bouillonnent en lui. Il devra consacrer toute son énergie à canaliser de redoutables forces d'agressivité impétueuse pour les diriger vers la dénonciation cinglante des impostures. Mais quelle que soit l'impersonnalité du texte, sa visée politique ou son universalité, il y surnagera une part d'autobiographie qui s'enracine dans un destin paradoxal, les malentendus d'une vie anti-conformiste et la solitude intellectuelle de l'auteur. Ainsi donc, on naît pamphlétaire : on est fleur rare par exigence d'absolu, par exigence de révolte, par ce qu'on ne cède jamais. Polémistes, pamphlétaires, ce sont des mots. Il y a des gens qui acceptent et des gens qui n'acceptent pas (G. Bernanos).

5.5. Caractères d'ensemble.

Mais ce n'est pas tout. Tel un Prométhée malheureux, le pamphlétaire résonne au moindre déchirement de la conscience. C'est surtout parce qu'il a le sentiment de tenir une évidence et de ne pouvoir la faire partager, parce qu'il a le sentiment d'apercevoir le vrai qui est réduit au silence par une erreur dominante, que le pamphétaire cabre sa pensée dans un style traversé par des torsions du langage. Qu'il soit animé ou par une idéologie clandestine ou par le refus d'une transcendance de pacotille, le pamphlétaire brandit sa cuirasse belliqueuse au moment où tout un système de valeurs ``craque''. Il n'est donc pas étonnant que cette tactique d'état de guerre provoque l'accentuation des problèmes. Il n'est pas étonnant non plus que cette tactique débouche aussi sur une vision crépusculaire et catastrophiste du monde. Dans un monde hanté par le ressentiment et par la déréliction, le pamphlétaire secrète ses propres états de transe qu'il s'efforce de rendre contagieux.

Ce sentiment du scandale explique la fréquence de figures de style comme l'oxymoron, le paradoxe, l'exacerbation des oppositions, l'ironie antiphrastique, ou le paradoxisme. Ces figures ne sont pas tant un ornement qu'un arsenal d'armes centrifuges destinées à blesser l'adversaire.

Discours doxologique, le pamphlet se développe contre la d o xa, l'opinion courante, moyenne et insidieuse. C'est d'ailleurs parce que le pamphlétaire doit puiser dans la même topique que la partie adverse pour élaborer ses réfutations et ses rétorsions qu'il fait appel à une dialectique extrêmement tendue où les figures du renversement abondent3.

Le pamphlétaire, enfin, est très partial, très concerné et surtout, il est maximaliste. Son propos est d'anéantir tout un pan d'une idéologie consacrée. Comme à la guerre, il n'exclurait pas d'y laisser sa peau. Ne faut-il pas une psychologie de tête brûlée voire de kamikaze pour s'engager si loin dans le discours agonique ? Réaction viscérale, condamnation argumentée et états de transe s'entrelacent dans un faisceau de certitudes violentes. Il faut porter l'horripilation à son paroxysme. Si je ne parle pas, si je n'éclate pas, je vais mourir.

5.6. Absence du destinataire.

Il est bien sûr évident que la question de l'allocutaire est secondaire du point de vue du pamphlétaire au travail. Au point où il en est, il peut faire fi du destinataire et de la psychologie des foules : il parle pour l'universel, pour la dignité, pour le respect de soi-même, pour les sphères de valeur absolue qui vibrent en lui, il parle peut-être bien pour ceux qui l'écouteront, ou bien il ne parle pour personne, peu importe, mais en tout cas, il abhorre la sottise, la gangue de l'apathie et l'effet d'accélération auto-persuasive de la parole grégaire.

Cela fait belle lurette qu'il a pulvérisé le souci du ``qu'en dira-t-on''. Au diable la psychologie inhibée du paraître ! Sus à la coquetterie de ces psychologies frileuses pour lesquelles tout se joue sur la réputation et qui se répètent sans cesse ``et si je dis cela, et si j'écris cela, que va-t-on penser de moi ? vais-je marquer des points dans le petit cercle d'intellectuels qui se battent entre eux pour la gloire et pour briller dans la constellation de l'aristocratie de l'esprit ?'' C'est aussi par de telles interrogations frileuses que l'on mutile le devoir d'être absolu dans la pensée.

Non, le pamphlétaire se met justement à écrire lorsqu'il est bien établi qu'il ne veut plus entendre parler du destinataire à qui il faut plaire pour être porté au pinacle. L'image fréquemment employée pour caractériser le pamphlet est bien entendu celle de la bouteille à la mer : le message n'est plus que celui d'une vox clamans in deserto. De toute façon, le pamphlétaire défend des valeurs trop sourdes pour qu'elles puissent circuler avec fluidité dans la foule manipulée et apathique.

Enfin, le pamphlet est le lieu d'une parole impossible. Sans mandat divin, étatique, politique ou moral, sans statut défini, on pourra seulement dire que ce type de discours est propulsé par un impératif de for intérieur. Par conséquent, la vérité que le pamphlétaire va défendre apparaît comme un paradoxe et la stratégie qu'il doit employer pour la défendre est elle-même paradoxale et frustrante.

Ah !, c'est aussi parfois une symphonie que l'on écoute médusé, et que l'on relit plusieurs fois, un an, deux ans, trois ans après que le livre est paru, et qu'on ne peut jamais s'empêcher d'interpréter comme un terrible et tragique chant du cygne. Car c'est parfois un ultime message qui annonce un geste désespéré enfoui dans l'inconscient de son auteur.

En résumé, dans le pamphlet, l'énonciateur est présent dans son énoncé, mais il est dans une position délicate. En effet, il est comme dépourvu de statut ou de mandat, ou plutôt, il est auto-mandaté par une conviction interne, par une nécessité très exigeante qui sourd de son for intérieur. Son discours s'appuie sur des principes assumés en droit par l'adversaire, mais trahis par lui. La parole pamphlétaire n'a d'autre légitimité que celle qu'elle tire d'une vérité absente.

5.7. Discours agoniques.

Mais revenons encore un instant aux structures générales du discours pamphlétaire4. Signalons que polémique, satire et pamphlet s'inscrivent dans ce qu'on appelle le mode agonique, qui est un type de disours qui suppose un contre-discours antagoniste fortement impliqué dans la trame actuelle. Son locutaire vise alors une double stratégie : démonstration de sa thèse et réfutation de la thèse adverse, ou ridiculisation ou disqualification, ou tout à la fois.

Dans ces formes de discours, l'enchaînement des raisonnements est fortement perturbé par la présence de la parole adverse qui s'y s'entremêle. L'auteur entretient savamment et brillamment les ambiguïtés, cultive l'antiphrase et l'ironie cinglante, visant par là à pulvériser l'adversaire en jouant sur la connivence qui s'établit par là avec le lecteur. L'appel au comique, au burlesque, à la comédie sont encouragés. De là une présence vibrante du pathos  dans la dialectique, d'intensités affectives, mais aussi de dérision minutieusement orchestrée, d'invective latente ou carrément explicites, de profonds éléments d'indignation, de prophéties désespérées, de dénégations, etc.

La présence virtuelle  du contre-discours et la navette qui s'établit entre l'adversaire et l'auditeur ou le lecteur neutre produit dans le texte des symptômes spécifiques, figures dialogiques recensées par les rhétoriques anciennes : sermocination, concession, propoppée, communication, subjection, auxquelles on pourra ajouter les métaphores péjoratives et les métaphores-orchestres que Gilles Châtelet fomente constamment avec virtuosité.

En résumé, le mode agonique suppose un vaudeville à trois personnages : la vérité (censée correspondre à la sphère des valeurs authentiques), l'énonciateur et l'adversaire.

5.8. Typologie comparative.

Venons-en maintenant aux différences typologiques entre la polémique, la satire et le pamphlet.

a. Le discours polémique suppose un milieu topique sous-jacent. L'énonciateur suppose quand même que le discours adverse -- incorrect, lacunaire, mal déduit -- est justiciable de prémisses communes à partir desquelles il peut être réfuté, avec des arguments rationnels.

b. Le genre satirique développe quant à lui une rhétorique du mépris. Il se borne à jeter un regard entomologique, apitoyé ou indigné sur un monde carnavalesque de simulacres qu'il maintient à distance et dont il dresse un tableau grotesque sous forme narrative visant à déclencher le rire. Ce monde qu'il tourne en dérision n'a pas de valeur authentique.

c. La position du pamphlétaire est beaucoup plus complexe et beaucoup plus malaisée. Il prétend affronter seul  l'univers de l'imposture en totalité. C'est une ambition colossale : il veut s'attaquer au faux qui a pris la place du vrai en l'excluant complètement, lui et sa vérité, du monde empirique où il règne. Le pamphlétaire est transpercé par une volonté de puissance colérique. Il est porteur d'une vérité à ses yeux aveuglante, et pourtant il se trouve seul à défendre les valeurs authentiques, refoulées ou laissées en marge à cause d'un inexplicable scandale.

5.9. Vivre et penser comme des porcs.

Ainsi, on pourra conclure provisoirement de cette typologie générale que Vivre et penser comme des porcs se situe à cheval entre la satire et le pamphlet, en demeurant toutefois plus pamphlétaire que satirique. Par cette mise en bouche, il va s'agir bien sûr de montrer que cette mise en boîte typologique en dit encore trop peu sur la portée politico-économique et sur la richesse spéculative de cette bombe terriblement compressée.

5.10. Vecteur d'exotopie du pamphlet.

Terminons sur une caractérisation importante de la dynamique du pamphlet. On peut parler d'une exotopie  de la parole pamphlétaire, c'est-à-dire d'une divergence exacerbée entre l'être et le devoir-être. Un acte de vection exotopique vise à compenser ce hiatus. Le vecteur d'isotopie, agit comme visée et tension de déplacement. S'extirper de la sphère de la vie empirique et de l'imposture, cette topique condamnable, tel est l'objectif. La dynamique de la marginalité produit un discours subversif mais non transgresssif. Le pamphlétaire est porteur non pas d'une conviction modérée, mais d'une évidence  et l'évidence est de l'ordre du tout ou rien.

5.11. Métaphores.

Dans le pamphlet, il y a une double visée stratégique : il faut occuper deux  terrains à la fois : il faut construire sa propre citadelle et il faut aussi battre l'adversaire sur son propre terrain. Le tout rappelle souvent des images militaires : attaque à découvert, attaque par surprise, travail de sape, combat, fausse retraite, feu roulant, machicoulis, ``cheval-de-Troie'', ...  Bref, le pamphlétaire part en campagne, seul, absolument seul.

D'autres métaphores commmunes peuvent servir à caractériser le pamphlet : c'est un ferment ou une soupape ; le pamphlétaire manie le bistouri, la fronde et même le vitriol. C'est un lutteur dans l'arène des textes, un soldat de la plume, cette plume qu'il manie comme un lance-flamme, comme un javelot, comme un tison ardent, comme une flèche, tout cela pour incendier, transpercer, occir l'adversaire.

5.12. Écrire pour son époque.

Vivre et penser comme des porcs est un pamphlet global contre la niaiserie contemporaine distillée par le nouvel ordre cyber-mercantile : il n'est pas de peu d'envergure. Il est assez singulier parmi cette pléiade de livres plus ou moins déliquescents qui propagent la bonne parole du nouvel ordre mondial, ces Attalis, ces Mincs, ces Lévys, ces Touraines, ces Fukuyamas, etc.

Mais Vivre et penser comme des porcs n'est pas seulement un règlement de comptes spéculatif, comme si le bon concept partait en guerre contre les blandices du Grand Marché de l'Envie. Ce n'est pas non plus seulement le fruit maniéré et ringard d'un post-soixante-huitard libéré des crises de puberté des années soixante-dix. Ce n'est pas seulement un pamphlet contre les extrapolations de la modélisation en micro-économie. Ce n'est pas seulement une démonstration ludique de la circulation de notre ridicule. Ce n'est pas seulement une oeuvre de sape orchestrée par une intention théorique. C'est surtout une admirable bombe rhétorique destinée à exploser contre notre époque pour pulvériser avec virtuosité tous les sous-entendus malsains, les paralogismes subtils et les excitations puériles du consensus qui circulent parmi nous avec la bénédiction du boa qui digère et des pieuvres qui se goinfrent.

Un livre a sa vérité absolue dans l'époque, écrit Jean-Paul Sartre5. Il est d'abord panique ou évasion ou affirmation courageuse. La vérité de ce livre -- toutes les farces de la bêtise fluidifiées qui nous font rire -- n'a sûrement de sens, en effet, que dans notre époque. Il est à lire maintenant. Il faut suivre le conseil de Sartre : On m'a souvent dit des dattes et des bananes : ``Vous ne pouvez rien en dire : pour savoir ce que c'est, il faut les manger sur place, quand on vient de les cueillir.'' Et j'ai toujours considéré les bananes comme des fruits morts dont le goût vivant m'échappait. Les livres qui passent d'une époque à l'autre sont des fruits morts. Trois ans après sa publication, Vivre et penser comme des porcs n'est pas un fruit mort. Il a toujours aujourd'hui, en 2001, un goût âpre et vif.

Écrit dans l'époque et palpitant au rythme de ses contrastes et de ses absurdités, le livre semble pourtant totalement insituable par rapport aux cartographies politiques, associatives ou syndicalistes standard : le risque majeur, c'est que l'invention et le génie rhétorique qui s'y déploient, disqualifient le message du point de vue des lobbies politiques, y compris parmis les ultra-gauchistes qui ont pourtant rigolé de bon coeur. Il y a d'ailleurs toute une clique associative de professionnels et de journalistes qui sont payés à faire circuler une contre-idéologie et toutes sortes d'associations de résistance ultra-institutionnalisées. Par rapport à ces groupes, Gilles Châtelet est très singulier, il est insituable, c'est un guetteur spéculatif qui ne recherche ni le pouvoir ni l'élargissement de son audience. Il fait partie de ses gens qui sont ``dans leur coin6.'' Mais j'entends déjà aussi ceux qui reprocheront à son rigoureux style symphonique d'être enchaîné dans un maniérisme inefficient sur le plan de la praxis.

5.13. Les intellectuels assagis.

Au fait, quelle est la place de l'intellectuel dans tout ce tohu-bohu de confusion, dans ce capharnaüm creux qu'est notre époque ? C'est classique comme question : ceux qui se sentent le plus concernés jouent joyeusement entre eux à colin-maillard. Cela fait longtemps qu'ils se sont embarqués pour Cythère et qu'on n'entend plus parler d'eux.

On baigne aujourd'hui dans une eau tiédasse où s'épanche la mollesse d'une middle-class intellectuelle plus préocuppée par les jouissances qu'apporte l'entretien du petit jardin secret de sa réputation, que travaillée par le devoir de construire quelque chose de grand pour la pensée. Ces petits cercles d'élites consensuelles sont si préoccupés de huiler leurs petits réseaux d'influence et d'étendre leurs petits empires de responsabilité institutionnelle et si soucieux d'être au coeur des micro-décisions ! Vive le Capital ! D'ailleurs, cela fait belle lurette que l'on tient pour

suspect, potentiellement dangereux ou virtuellement délirant, tout intellectuel qui prétend lier sa pensée à un projet qui viserait à changer la société7.
 

Mais l'époque et la modernité actuelles n'incitent pas forcément à ce pessimisme cynique et désabusé qui s'impose aux intellectuels vulgaires qui sont impuissants face à l'appel et à l'exigence du concept. Comme le dit Gilles Châtelet à la fin de l'entretien avec Dominique Rabourdin8 :

Ce qui me semble daté, du coup, c'est la désespérance et la résignation. Qu'il y ait des gestes qui déclenchent une émancipation et un enthousiasme, je ne vois pas en quoi c'est daté9.
 

Par nature, le pamphlet est lancé comme un pavé dans la mare de son temps. Le foisonnement du divers, la jungle économique, et ses diverses hybridations, voilà la confusion intellectuelle atroce de notre époque. D'ailleurs, avec son style très raffiné, Vivre et penser comme des porcs, accumule des références à la culture économique, au savoir physico-mathématique, au corpus philosophique et même de manière implicite à la littérature pamphlétaire. Le tout est en rapport homologique évident avec la profusion-confusion de notre époque. Cette unification des champs pourrait passer pour de l'ultra-confusion. Mais c'est comme si Gilles Châtelet avait été assailli de toutes parts par les absurdités de cette nouvelle époque sournoisement décadente, comme s'il ne trouvait pas d'autre défense que de faire feu de tous côtés. Gilles Châtelet fait partie de ces intellectuels qui ne se sont jamais assagis. En tout cas, on peut parler platement et didactiquement du style pamphlétaire comme un naturaliste du langage, mais c'est chose bien risquée que de s'engager dans cette voie.

5.14. Un pamphlet écrit contre l'époque tout entière.

En tout cas, Vivre et penser comme des porcs est une épreuve de vérité sur les discordances de la post-modernité. Ce livre enragé s'engage à corps perdu dans une description satirico-colérique de la nouvelle physique sociale du temps-marché actuel qui s'impose insidieusement comme la nouvelle norme mondiale. Ce livre est comme une grenade éclatée, particulièrement originale et cinglante, c'est le fruit vératoïde d'une époque gangrenée par les pestilences du mercantilisme et la puanteur de la compétition internationale, c'est une orchidée rare de résistance.


1
 Les informations critiques qui apparaissent ici (étymologie, typologie, thèmes discursifs, champs notionnels, télos global du genre, formes doxologiques, structures enthymématiques, etc.) sont librement empruntées à Marc Angenot, La parole pamphlétaire. Contribution à la typologie des discours modernes. Payot, Collection ``Langages et sociétés'', Paris, 1982. Cet ouvrage offre de très précieuses pistes d'analyse quant à la fraternité souterraine de Gillet Châtelet avec la littérature de combat. En l'absence de références littéraires explicites au genre pamphlétaire dans Vivre et penser comme des porcs, on peut se demander si Gilles Châtelet ne s'est pas nourri secrètement de ces blandices typiquement françaises de la subversion textuelles. En tout cas, à partir d'un plagiat butiné de manière plus ou moins chaotique, j'ai brodé quelques métaphores visant à m'éclairer sur le mystérieux combat spectral de Vivre et penser comme des porcs.
2
 Latin libellus (diffamatorius), diminutif de liber : comme pamphlet, libelle  ne désigne pas d'abord un type discursif mais un objet matériel, un ``petit livre''. L'adjectif diffamatorius disparaissant par brachylogie, le terme vaut pour ``petit livre d'injure'', voire ``oeuvre misérablement injurieuse et ordurière'' prenant le sens d'un doublet péjoratif de pamphlet.
3
 Marc Angenot, opus cit., pp. 27--45.
4
 À nouveau, je voudrais mentionner que ces résultats rigoureux sont empruntés librement à Marc Angenot, La parole pamphlétaire, Chapitre II, passim.
5
 Écrire pour son époque, par Jean-Paul Sartre. Extrait d'un texte réédité par le journal Le Monde, dimanche 16 -- lundi 17 avril 2000 ; texte paru dans la revue Die Umschau en septembre 1946. Qu'est-ce que l'époque ? Tous ces choix vivants et passionnés que nous sommes et que nous faisons perpétuellement avec ou contre autrui, toutes ces entreprises en commun où nous nous jetons, de la naissance à la mort, tous ces liens d'amour ou de haine qui nous unissent les uns aux autres et qui n'existent que dans la mesure où nous les ressentons, ces immenses combinaisons de mouvements qui s'ajoutent ou s'annulent et qui sont tous vécus, toute cette vie discordante et harmonieuse concourt à produire un nouvel absolu que je nommerai l'époque. [...] Elle vit à l'aveuglette, dans la rage, la peur, l'enthousiasme...
6
 Entretien inédit avec Gilles Châtelet, propos recueillis par Dominique Rabourdin et tournage destiné au magazine de 12 minutes Metropolis d'Arte, publié in extenso dans Travioles, art littérature philosophie, no 2, Hiver 1999-2000, p. 89.
7
 Dominique Lecourt, Les piètres penseurs, p. 12.
9
 Travioles, no 2, Hiver 1999-2000, p. 89.