§4. Le puisatier de la crispation et de l'exaspération.

Je te hais, Océan ! tes bonds et tes tumultes,

Mon esprit les retrouve en lui ; ce rire amer

De l'homme vaincu, plein de sanglots et d'insultes,

Je l'entends dans le rire énorme de la mer.

Baudelaire, Les Fleurs du mal, LXXIX, Obsession, Gallimard, collection La pléiade, 1975, p. 75.

4.1. Préfiguration de la symphonie pamphlétaire : Gilles Châtelet exprimant enfin toute sa puissance littéraire.

Ainsi dans son oeuvre épistémologique, Gilles Châtelet n'hésitait pas à être mordant. Il excellait dans l'art d'être critique caustique, philosophe-pamphlétaire. Mais l'exigence d'adhérer aux concepts physico-mathématiques devait contenir sévèrement en lui la puissance d'invention littéraire. Adéquation au contenu oblige !

Au contraire, dans Vivre et penser comme des porcs, Gilles Châtelet en éruption va pouvoir exprimer enfin toute sa puissance allusive et convoquer toutes les forces du néologisme, de l'alliance verbale et du style symphonique. Dans ce livre ouvert sur l'humain et sur la société qui est le fruit de trentre années de réflexion et d'exaspération politiques, Gilles Châtelet s'attaque enfin à l'économie, aux idéologies consensuelles et à cette conséquence abjecte, la défaite admise des idéaux -- qu'il n'a jamais acceptée. Le rêve d'une philosophie de combat peut enfin se réaliser complètement. Hors du champ proprement scientifique, la rhétorique est un affrontement militaire où rien n'est laissé au hasard, de la tactique de la lettre au choix des missiles dans la syntaxe. Il faut dresser ses batteries, préparer canons, obusiers et projectiles, tout cela pour canonner, pilonner, mitrailler, faire feu sur le nouvel ordre cyber-mercantile. Pas de quartier !

Son fantasme de métaphores-orchestre, Gilles Châtelet va enfin pouvoir le réaliser, avec bien plus de saveur et de musique qu'il n'aurait jamais pu le réaliser, même en continuant d'approfondir les visions maxwelliennes qui sont un sommet du genre. Dans Vivre et penser comme des porcs, il ne serait pas exagéré de dire que Gilles Châtelet s'est livré à travail de construction symphonique polarisé principalement sur l'agressivité de l'écriture. Le lecteur est dépassé par la polyphonie meurtrière d'un seul homme. Chez Clint Eastwood, c'est le rêve de cow-boy invincible qui troue la peau de vingt hommes armés jusqu'aux dents. Chez Gilles Châtelet, c'est un magnétisme calculé de la langue qui tord le cou à toutes les âneries molles de l'opinion consensuelle. Ce magnétisme est infiniment supérieur à ce qu'on a l'habitude de lire dans des disciplines non authentiquement littéraires et il est aussi bien supérieur à ce qui se donne parfois pour de la production authentiquement littéraire. Sûr de la positivité des attaques décapitantes et de la positivité de l'énergie pamphlétaire, Gilles Châtelet a inventé un genre où se bousculent les hybridations percutantes, il a créé une technique d'écriture orchestrale, proche par la forme et par la rigueur de la très haute poésie.

4.2. Agacement, crispation exaspération et autres mouvements d'humeur qui sont pierre philosophale du sensible.

L'hypersensibilité est un mal qui a du bon parce qu'elle stimule de manière inégalable mes capacités oratoires : tel pourrait être en résumé le credo de celui qui puise compulsionnellement en lui ses exaspérations dynamisantes. Bien sûr, par sentimentalisme prudemment dominé, Gilles Châtelet se plaisait, mais rarement, à insérer parfois dans ses textes des phrases comme celle de Novalis qui le séduisant tant : ``À qui ne plairait pas une philosophie dont le germe est un premier baiser''. Ce n'est pourtant pas le côté fleur bleue qui l'emportait chez lui.

Il faut avoir un rapport à la fois naïf et professionnel à la philosophie pour apprécier le frisson et l'audace du spéculatif, disaitt-il1. Il est clair que Gilles Châtelet avait parfaitement flairé combien savoir pressentir est capital dans toute activité de pensée, et on peut même ajouter qu'il était capable, bien mieux que bon nombre de scientifiques éminents, d'exprimer la force du pressentiment. Il cultivait aussi l'art de se mettre en situation de bascule devant les grandes idées qui ont bouleversé la philosophie.

Et surtout, caractéristique primordiale de sa personnalité, il cultivait infatigablement la chimie des agacements, des spasmes intellectuels, des crises de tétanie et autres convulsions ou crispations qui seules peuvent porter l'idée de mouvement bien au-delà du simple compte rendu métaphysique neutre que la philosophie veut bien s'autoriser à produire. Le mouvement, c'est aussi la guerre avec soi-même. En parlant de ces mouvements d'humeur qui faisaient l'homme tel que nous le connaissons, ne laissons pas dire que cette hypersensibilité était de l'ordre de la folie. Cette disqualification serait une diversion. Chez lui, cette nature paroxystique était un engagement authentique du corps et de l'esprit. On pourra dire platement qu'il était né comme cela. Il se crispait, inlassablement.

La crispation intellectuelle est voie d'accès à l'inconnu : on se crispe sur des questions négligées par la tradition, jusqu'à aboutir. La pensée du nouveau est crispation.

Au sens premier, concret, du terme, la crispation est un mouvement de contraction, de plissement et de ride dans l'embrasement qui diminue la surface d'un objet, la plisse, la ride. On le dit par exemple d'un parchemin ou d'une feuille de papier jetée dans un brasier. Au sens figuré, le terme désigne un signe de nervosité, d'émotion, qui renvoie à la contraction musculaire, à la convulsion, au frisson, au spasme, à la tétanie.

Les réactions de Gilles en séminaire étaient légendaires, ses explosions imprévisibles, ses prises de parole monopolisaient l'attention de tout l'auditoire. Il parlait parfois longuement à la place de l'exposant. C'est son hypersensibilité aux contenus, son sens critique acéré, qui le torturaient. Sa capacité de crispation dépassait celle des autres. J'ai toujours eu le sentiment de me trouver en face d'un vrai, d'un authentique esprit philosophique, d'une force argumentative qui dépasse.

4.3. Puiser du fiel pour exacerber sa verve.

Agacement, impatience, irritation, et énervement étaient donc pour lui d'une force spéculative et d'une motricité inégalables. D'où l'électrisation de son écriture. Sa culture de la rage philosophique et de l'exaspération épistémologique n'était jamais livrée au hasard. C'est à partir de cette caractérisation de l'homme musclant sa sensibilité que nous pouvons introduire son oeuvre de pamphlétaire. Commençons donc par des ``rappels de cours'' sur l'écriture pamphlétaire en général.


1
 Mettre la main à quelle pâte, p. 20.