Mon esprit les retrouve en lui ; ce rire amer
De l'homme vaincu, plein de sanglots et d'insultes,
Je l'entends dans le rire énorme de la mer.
Baudelaire, Les Fleurs du mal, LXXIX, Obsession, Gallimard, collection La pléiade, 1975, p. 75.
Au contraire, dans Vivre et penser comme des porcs, Gilles Châtelet en éruption va pouvoir exprimer enfin toute sa puissance allusive et convoquer toutes les forces du néologisme, de l'alliance verbale et du style symphonique. Dans ce livre ouvert sur l'humain et sur la société qui est le fruit de trentre années de réflexion et d'exaspération politiques, Gilles Châtelet s'attaque enfin à l'économie, aux idéologies consensuelles et à cette conséquence abjecte, la défaite admise des idéaux -- qu'il n'a jamais acceptée. Le rêve d'une philosophie de combat peut enfin se réaliser complètement. Hors du champ proprement scientifique, la rhétorique est un affrontement militaire où rien n'est laissé au hasard, de la tactique de la lettre au choix des missiles dans la syntaxe. Il faut dresser ses batteries, préparer canons, obusiers et projectiles, tout cela pour canonner, pilonner, mitrailler, faire feu sur le nouvel ordre cyber-mercantile. Pas de quartier !
Son fantasme de métaphores-orchestre, Gilles Châtelet va enfin pouvoir le réaliser, avec bien plus de saveur et de musique qu'il n'aurait jamais pu le réaliser, même en continuant d'approfondir les visions maxwelliennes qui sont un sommet du genre. Dans Vivre et penser comme des porcs, il ne serait pas exagéré de dire que Gilles Châtelet s'est livré à travail de construction symphonique polarisé principalement sur l'agressivité de l'écriture. Le lecteur est dépassé par la polyphonie meurtrière d'un seul homme. Chez Clint Eastwood, c'est le rêve de cow-boy invincible qui troue la peau de vingt hommes armés jusqu'aux dents. Chez Gilles Châtelet, c'est un magnétisme calculé de la langue qui tord le cou à toutes les âneries molles de l'opinion consensuelle. Ce magnétisme est infiniment supérieur à ce qu'on a l'habitude de lire dans des disciplines non authentiquement littéraires et il est aussi bien supérieur à ce qui se donne parfois pour de la production authentiquement littéraire. Sûr de la positivité des attaques décapitantes et de la positivité de l'énergie pamphlétaire, Gilles Châtelet a inventé un genre où se bousculent les hybridations percutantes, il a créé une technique d'écriture orchestrale, proche par la forme et par la rigueur de la très haute poésie.
Il faut avoir un rapport à la fois naïf et professionnel à la philosophie pour apprécier le frisson et l'audace du spéculatif, disaitt-il1. Il est clair que Gilles Châtelet avait parfaitement flairé combien savoir pressentir est capital dans toute activité de pensée, et on peut même ajouter qu'il était capable, bien mieux que bon nombre de scientifiques éminents, d'exprimer la force du pressentiment. Il cultivait aussi l'art de se mettre en situation de bascule devant les grandes idées qui ont bouleversé la philosophie.
Et surtout, caractéristique primordiale de sa personnalité, il cultivait infatigablement la chimie des agacements, des spasmes intellectuels, des crises de tétanie et autres convulsions ou crispations qui seules peuvent porter l'idée de mouvement bien au-delà du simple compte rendu métaphysique neutre que la philosophie veut bien s'autoriser à produire. Le mouvement, c'est aussi la guerre avec soi-même. En parlant de ces mouvements d'humeur qui faisaient l'homme tel que nous le connaissons, ne laissons pas dire que cette hypersensibilité était de l'ordre de la folie. Cette disqualification serait une diversion. Chez lui, cette nature paroxystique était un engagement authentique du corps et de l'esprit. On pourra dire platement qu'il était né comme cela. Il se crispait, inlassablement.
La crispation intellectuelle est voie d'accès à l'inconnu : on se crispe sur des questions négligées par la tradition, jusqu'à aboutir. La pensée du nouveau est crispation.
Au sens premier, concret, du terme, la crispation est un mouvement de contraction, de plissement et de ride dans l'embrasement qui diminue la surface d'un objet, la plisse, la ride. On le dit par exemple d'un parchemin ou d'une feuille de papier jetée dans un brasier. Au sens figuré, le terme désigne un signe de nervosité, d'émotion, qui renvoie à la contraction musculaire, à la convulsion, au frisson, au spasme, à la tétanie.
Les réactions de Gilles en séminaire étaient légendaires, ses explosions imprévisibles, ses prises de parole monopolisaient l'attention de tout l'auditoire. Il parlait parfois longuement à la place de l'exposant. C'est son hypersensibilité aux contenus, son sens critique acéré, qui le torturaient. Sa capacité de crispation dépassait celle des autres. J'ai toujours eu le sentiment de me trouver en face d'un vrai, d'un authentique esprit philosophique, d'une force argumentative qui dépasse.