Gilles Châtelet, À propos de Penrose et de Shadows of the mind, p. 1.
Il ne faut pas oublier, affirme-t-il, qu'en Occident, depuis plus de deux mille ans, philosophie, science, métaphysique, physique et mathématique marchent ensemble et sont liées par une commuauté de questions originelles : Qu'est-ce que l'espace ? Qu'est-ce que l'infini ? Qu'est-ce que le temps ? Qu'est-ce que le mouvement ? Qu'est-ce que le devenir ? Qu'est-ce que la matière ? Qu'est-ce que la lumière ? Qu'est-ce que la vibration ? Qu'est-ce qu'une propriété physique ? etc.
Fidèle à l'enseignement des Lumières, la philosophie de la Nature doit donc s'embusquer offensivement aux avant-postes de l'obscur, selon Gilles Châtelet. Elle doit penser les dimensions neuves et les mystères qui adviennent dans l'interrogation perpétuelle sur les natures physico-mathématiques.
Donc, ce n'est pas le Sensible, ou l'Opératoire, ou le Formel, ou le Constructif, ou l'Herméneutique, ou l'Objectivité, ou l'Histoire, ou encore les Contenus Formels qui constituent à eux seuls la valeur capitale autour de laquelle doit s'articuler une épistémologie qui soit à la fois percutante et profondément neuve, c'est le Mouvement, transversal à toutes ces catégories-phares, qui seul peut leur insuffler de la vie.
Mais le Mouvement est d'autant plus difficile à articuler qu'il est plus immanent à l'activité et qu'il est presque intraduisible par solidification symbolique. C'est une immanence trop immanente, une respiration inconsciente, un mystère tué dans l'oeuf par l'évidence de nos gestes. Le Mouvement est résolument mystérieux pour la pensée, sans pour autant être inassumable par la médiation d'une re-mise en scène animée par nos gestes. Et ses tensions internes écartèlent la pensée dans son immobilité paresseuse. Pour le dogme cristallin, le Mouvement est indécence. Il s'obstine et entrave la volonté de puissance du concept.
En tout cas, le Mouvement est universel, il s'impose et le désir de fixation se débat lui aussi contre des forces voraces et prédatrices. C'est aux procès d'actualisation du physico-mathématique que l'épistémologie, avide création, d'invention et de révolutions scientifiques, doit s'attaquer, ce sont ces procès qu'elle doit s'efforcer de reconstituer. La philosophie des sciences élaborée par Gilles Châtelet est l'une des premières à assumer pleinement la nécessité de dire le mouvement, et rien que le mouvement, en magnifiant résolument son immanence.
Mais bien au-delà de la nécessaire réactivation du préformel en tant qu'il est indispensable à la bonne compréhension intuitive des objets et des structures, il y a un immense règne construit de pensée informelle que les chercheurs excitent tacitement en eux, parce que c'est leur plus précieux kérosène. Seule l'intuition funambule sur la corde formelle sait faire basculer l'esprit d'un seul coup par dessus les viscosités du langage. C'est en faisant l'économie du connu et des intentions évidentes que ces surlangages atypiques et presque idiosyncrasiques produisent des déplacements producteurs de pensée scientifique formelle.
Mais il ne faut pas se cacher que la libération de la pensée par le non-verbal demande des années de travail méditatif. L'informel domestiqué au niveau subjectif exige de l'instinct dans la discipline de recherche solitaire. Comme au Minautore, il faut avoir sacrifié à l'intuition féroce des journées entières de réflexions impuissantes, il faut avoir fait violence à des murs intellectuels jusqu'à saigner. Nul ne sera puni d'abuser de sur-langages qu'il aura laisser mijoter en secret, dans le silence de la recherche et de la méditation, s'il en sort de l'effectivité, s'il en sort de la pensée, s'il en sort du nouveau. Mais peu sont ceux qui pénètrent dans ce type de secrets-là avec la pleine lumière de la conscience. Fort d'y avoir eu accès par son expérience de mathématicien et par son caractère, Gilles Châtelet les retrouve alors dans tous les grands témoignages historiques de spéculation scientifique pure.
Mais qu'est-ce que le préformel, qu'est-ce que l'informel ? Je répondrai innocemment que la définition importe peu pourvu que par là soit désignée une réalité de la pensée scientifique où circule l'intuition avec son carburant mystérieux. Mais l'informel, ce n'est pas seulement la métaphysique interne aux mathématique sommeillant dans la nacelle confortable des appétits conquérants du formel. L'informel sait aussi flairer les mutilations métaphysiques qu'infligent des réponses trop rapides.
On sait que chez Gilles Châtelet, ce concept de geste est crucial pour analyser le mouvement de compréhension amplifiante des mathématiques. Mais qu'en est-il réellement chez Cavaillès ?
Comme l'écrivait Julien Bonhomme dans son beau mémoire de maîtrise3, Cavaillès s'avance masqué dans ses deux remarquables thèses de doctorat. Préoccupé surtout des implications philosophiques de la solution négative au problème des fondements qui se dessinait clairement à la fin des années 1930, aprés l'échec collatéral du programme fort de Hilbert et de l'intuitionnisme réducteur de Brouwer, Cavaillès étudie l'oeuvre mathématico-logique dans l'a posteriori de son histoire. C'est une dialectique achevée qui s'offre à l'historien-philosophe des mathématiques. La thèse de Cavaillès n'est conclusive dans ses grandes lignes que parce que la tension et l'ouverture du sujet qu'il a étudié étaient déjà mortes à son époque. En effet, le problème du fondement des mathématiques n'a pas connu un destin particulièrement novateur après le coup de grâce apporté par Gödel.
Il en résulte que l'optique de Cavaillès souffre d'un astigmatisme réel quant à l'ouverture intrinsèque et indélébile des mathématiques, comme je n'ai jamais cessé de l'affirmer, en jouant habilement de la provocation4. Le potentiel, le provisoire, l'espéré, l'inachevé, l'erreur qui éclaire, la nécessité de l'heuristique, le langage informel, le géométrico-physique, et aussi le geste, tout cela ne peut trouver de place dans le système cavaillésien. Ce qu'il appelle le geste n'est donc qu'une dénomination inventée à la sauvette pour signaler puis fermer tout un univers de questions délicates et subtiles. Au fond, puisqu'on n'y comprend rien à ce que font les mathématiciens, il suffit de se dire qu'ils attrapent le geste et qu'ils continuent le mouvement, exactement comme s'ils étaient de simples artisans. Voilà qui est rassurant : il n'y a rien de très mystérieux dans le monde de la pensée pure, Dieu soit loué !
Par cette référence au geste chez Cavaillès, Gilles Châtelet s'engouffre donc dans une des dolines dérobées du système cavaillésien. Il met le doigt sur la papille optique d'une rétine. Et la référence à Cavaillès est quasiment superflue.
Par exemple, on remarquera d'abord que faire des mathématiques, c'est effectivement gesticuler, au tableau ou devant une feuille, c'est faire des figures avec de la craie, c'est tracer quelques croquis avec un brin de flou artistique. Par un peu de réflexion, on se convaincra que l'on est effectivement investi dans son corps, que l'on est concerné, au coeur du visible et au centre du sensible, par le mouvement des membres. Le corps propre est en effet germe de mouvement pour la représentation de soi-même parmi les objets mathématiques. Comme le bonhomme d'Ampère, je m'imagine en train de m'enrouler dans un certain sens le long d'une boucle pour déterminer une orientation dans l'espace. Comme le physicien expérimental, je formerai avec le pouce, l'index et le majeur ce trièdre orienté qui me permettra de retrouver l'orientation conventionnelle de l'espace électromagnétique. Mon intuition de l'infini s'ébauchera grâce à un zoom de mon esprit dans un milieu matériel intuitif que je parcourrai du regard jusqu'aux différentielles infinitésimales. Ah, oui, il y a bien un cortège de corps fantômes qui marque ses lieux d'occupation possible dans le substrat mathématico-physique.
De plus, la vulgate du geste métaphorisera facilement toutes ces données intuitives. On parlera d'un geste pour désigner une découverte abstraite, une vision théorique, un faisceau d'engagements dans la pensée. On parlera d'un geste pour désigner le déclenchement d'un nouvel horizon paradigmatique : le geste kantien, le geste hilbertien, etc. On s'éprendra de l'inventivité des gestes inattendus qui brisent les habitudes reçues et annoncent les révolutions scientifiques.
C'est donc vers une phénoménologie du geste que débouchera naturellement ce type de réflexions, vers une réhabilitation du sensible. Voilà ce que serait la théorie du geste pour le vulgaire : séduisante et pas si redoutable que cela.
Tout d'abord, le geste chez Gilles Châtelet est essentiellement une propulsion ; il ne se laisse pas enfermer dans la perception du mouvement sensible, il ne se laisse pas attraper devant nous, comme un spectre, comme un filigrane éclairant. Ce n'est pas un geste qui se déclenche tout seul. C'est justement la manière dont il se provoque qui est en question. Contrairement à l'image phénoménale passive qu'il pourrait donner, le geste a de la motricité, il suscite le mouvement, il n'est pas seulement mobilisation mais il est aussi provocation de mouvement. C'est une propulsion qui se referme en impulsion. Il est inertie surprise par des accélérations toujours prêtes à perturber la rectitude galiléenne par une déviation volontaire. Le geste irrigue de la force. Le geste est force, il est énergie.
Rappelons brièvement les cinq thèses que Gilles Châtelet
formule minutieusement dans son Introduction5
et que nous ne commenterons pas en détail :
· Le geste n'est
pas substantiel : il gagne de l'amplitude en se déterminant.
· Le geste n'est
pas un simple déplacement spatial : il décide, libère
et propose une nouvelle modalité du ``se mouvoir''.
· Le geste est
élastique : il peut se ramasser sur lui-même, sauter au-delà
de lui-même et retentir.
· Le geste enveloppe
avant de saisir et esquisse son déploiement bien avant de dénoter
ou d'exemplifier.
· Un geste réveille
d'autres gestes : il sait mettre en réserve toutes les virtualités
provocatrices de l'allusion.
Le geste est comme une grappe de glycine en inflorescence susceptible
d'enchanter le virtuel. Il crée, sans s'y subordonner, les mobilités
que le monde exige pour la participation de l'homme pensant au règne
moteur du sensible. Chaque geste investi de pensée agit par feux
d'artifices de possibilités inattendues et de projets résorbés.
Toute la richesse intuitive que les scientifiques déploient hors
du langage et des réalisations concrètes, tous les rêves
dans lesquels ils se projettent en extrapolant au-delà de leur maigre
action concrète, tous ces mondes d'intentions virtuelles, tous ces
projets grandioses avortés, c'est la participation générale
de la pensée au Mouvement qui le rend possible. En définitive,
la théorie du geste nous rappelle donc à l'immanence qui
nous est la plus essentielle, l'immanence du Mouvement.